15 avril 2008 2 15 /04 /avril /2008 10:41
À QUOI SERT LA DÉFENSE NATIONALE ?

Embarcations des pirates arrimées à l'arrière du Ponant. L'abordage vient d'avoir lieu, mais la présence de petits canots de ce type aussi loin des côtes somaliennes indiquent qu'ils ont été vraisemblablement mis à l'eau par un bâtiment base

    L’affaire du voilier Le Ponant vient de connaître son dénouement le vendredi 11 avril 2008, soit une semaine après sa capture par des
pirates somaliens. Elle illustre ces missions à charge de notre Défense nationale, et qui sortent du spectre des missions militaires classiques. Sauver plusieurs dizaines de ressortissants français à des milliers de kilomètres de la métropole, à la fois en pleine mer et en plein désert, voilà ce que fut l’enjeu de l’opération Thalatine (« Trente » en langue somalie), qui s’est achevée avec succès. La menace quant à elle ne correspondait ni à un État ni à une force militaire organisée, mais relevait davantage d’une criminalité régionale.

    Pour le détail des événements, je renverrais au récit qu’en font
Jean-Dominique Merchet pour le journal Libération, et Arnaud de La Grange pour Le Figaro. Des récits complets, réalisés par des spécialistes des questions de Défense. Ce qui est plus intéressant pour des élèves du secondaire - qui se posent la question de savoir à quoi sert une Défense nationale, et pourquoi coûte-t-elle nécessairement si cher - c’est de comprendre pourquoi et comment une telle opération a-t-elle pu être réalisée.

    La chose était loin d’être gagnée d’avance dès le début de la crise, le vendredi 4 avril dernier. 30 otages - 6 Philippins, 1 Ukrainienne, 1 Camerounais mais surtout 22 français dont 6 femmes - en pleine mer aux mains d’une douzaine de pirates armés. Il faut identifier la menace, et entrer en contact avec les pirates le plus rapidement possible. Des bâtiments de la Task Force 150 croisent dans la zone, et ce sont eux qui vont rapidement mettre le Ponant sous surveillance. La nationalité du Ponant comme celle de la majorité des otages, mettent notre pays au premier rang de la crise.

    À Paris, l’État-major des Armées (en relation permanente avec le Président de la République et le Premier Ministre) évalue rapidement la situation et les différentes options possibles : il faut négocier et gagner du temps, savoir le plus rapidement ce que veulent les pirates, tout en coordonnant les moyens d’action sur zone, et d’autres immédiatement mis en alerte en France et qui commencent à être dirigés vers l’Océan Indien. Il faut des communications en temps réel, capables de renseigner très précisément tous les acteurs de la chaîne de commandement.

L'aviso Commandant Bouan FG 97 en approche du Ponant par babord. Observer la hauteur des 3 mâts du voilier, gênant considérablement tout héliportage de commandos sur le pont supérieur

    Quant aux options, l’intervention de vive force est d’abord exclue de peur d’entraîner des pertes au sein des otages. Ces derniers sont nombreux, les terroristes le sont également. Le Ponant, avec ses 3 mâts de 45 mètres de haut, gêne tout héliportage et rendrait les hélicoptères particulièrement vulnérable à un tir de
RPG 7 par exemple. D’autre part, la prise d’assaut d’un navire est toujours une affaire très délicate : le combat se ferait dans un milieu clos et à bout portant, les recoins et les caches ne manquent pas...

    D’emblée tous les ingrédients d’un bon film d’action sont réunis, à cette différence près qu’il ne s’agit pas d’un film mais de la réalité. Veille par des bâtiments de guerre, mais aussi par des avions et des hélicoptères qu’il a fallu rapidement amener sur zone. Pendant ce temps, l’armateur – la
CMA-CGM - entre en contact avec les pirates, et s’apprête à verser une rançon de plus de 2 millions de dollars. Les assurances maritimes incluent dorénavant ce genre de risques et de frais dans leurs contrats…

Les zodiacs du GIGN ont abordé Le Ponant

    Nos forces spéciales les plus adaptées sont mises en alerte dans l’éventualité d’un assaut. Ce sont les
commandos de Marine et le GIGN. Ces soldats d’élite sont prépositionnés au pus près en quelques heures. Pour cela, ils sont parachutés en pleine mer à proximité de la frégate Jean Bart et de l’aviso Commandant Bouan chargés de les récupérer (manœuvre dite « tarpon »). Des plongeurs du commando Hubert font une reconnaissance sous-marine nocturne au milieu des requins et de courants violents. Le navire-école Jeanne d’Arc qui croisait par hasard entre Madagascar et Djibouti est dérouté. Il amène sur la zone d’opération son hôpital et ses hélicoptères.

    Lorsque la rançon est enfin versée, les pirates libèrent les otages et prennent la fuite, mais ils sont désormais privés de leurs boucliers humains, et s’exposent à une poursuite des forces spéciales françaises : 50 commandos de Marine et 10 gendarmes du GIGN prêts à emploi. Une partie des pirates est repérée dans le désert, et d’un hélicoptère un tireur d’élite détruit le moteur de leur véhicule (1), ce qui permet l’immobilisation et l’arrestation des pirates.

Les otages sont ramenés à bord des bâtiments de la Marine nationale

    Les enseignements de cette opération sont multiples. À commencer par la nécessité de disposer d’une Marine présente sur toutes les mers et tous les océans, comme le font les Américains. Ce sont 4 bâtiments de la Marine nationale - la frégate Jean Bart, l’aviso Commandant Bouan, le pétrolier ravitailleur Var et le porte-hélicoptères Jeanne d’Arc - qui, présents sur zone, ont permis de réaliser l’opération du début à la fin. Sans navires de guerre, nous aurions été dans l’impossibilité de faire quoi que ce soit.

La frégate anti-aérienne Jean Bart D 615 et son hélicoptère Panther, et Le Ponant

    Le deuxième enseignement concerne l’importance des moyens aériens : avions et hélicoptères. Des troupes ont été parachutées en pleine mer afin d’accélérer le déploiement des unités d’intervention. Des hélicoptères ont assuré la surveillance du Ponant et des pirates. C’est un avion de reconnaissance de la Marine (un Atlantique 2) qui a repéré le 4x4 des pirates dans le désert, et qui a coordonné son interception par les hélicoptères transportant les commandos.

Les otages libérés sont amenés par hélicoptère sur la Jeanne d'Arc. Les moyens héliportés et aériens sont indispensables à ce genre d'opération et ils ont bien failli manqué... À noter que l'Alouette III visible sur la photographie est un appareil dont la conception date de la fin des années 1950. On ne pourra mieux souligner le vieillissement du parc d'hélicoptères français

    Troisième enseignement, il faut disposer d’unités spéciales opérationnelles avec des combattants professionnels éprouvés et solidement formés. Ces derniers doivent disposer de matériels sophistiqués. Des hommes d’un grand sang-froid aussi. Alors que le véhicule des pirates aurait pu être détruit à distance par missile (ce qui était tout à fait possible), le Président Nicolas Sarkozy a préféré l’option de leur capture et de leur remise à la justice. Il fallait donc des hommes capables de réaliser cela.

L'acte final : les commandos de Marine arrêtent les pirates après avoir neutralisé leur véhicule 4x4. Au premier plan, l'hélicoptère Panther de la frégate Jean Bart

    Le quatrième enseignement de cette crise, est de montrer l’importance fondamentale des communications dans les opérations militaires modernes. L’opération Thalatine a mobilisé les moyens des trois armées - Terre, Air, Mer - qu’il a fallu coordonner très rapidement. Inutile de dire à quel point la numérisation intégrée des théâtres d’opérations est devenue une réalité du Président de la République jusqu’au niveau du commando dans le désert.

    Cinquième enseignement, le
Premier Ministre François Fillon a demandé, à l’issue de cette crise, la création d’une force internationale sous mandat des Nations-Unies pour, désormais, faire face à ce fléau qu’est la piraterie. Le phénomène n’est pas récent, et il est à regretter qu’il faille toujours attendre que le mal soit fait pour prendre conscience d’une menace. Quoi qu’il en soit, l’annonce du chef du gouvernement français indique qu’il ne peut y avoir de droit sans une épée pour le faire respecter.

    Le point commun à ces cinq enseignements est que pour monter une telle opération, les moyens ne s’improvisent pas, ni la formation des commandos, des marins et des aviateurs… Les affaires militaires ne peuvent s’organiser efficacement que dans le temps et la cohérence. Cela est à méditer dans un pays indifférent aux questions relatives à sa Défense, et où les réductions budgétaires continuent de frapper durement nos forces armées.


(1) Le tir aurait été réalisé avec un fusil américain Mac Millan TAC 50. Ces dernières années, les armées occidentales ont développé des fusils lourds (calibre 12,7 mm, équivalent 50 aux normes américaines) de grande précision dont l’objectif est anti-matériel (neutraliser des véhicules, des engins, détruire des explosifs…), voire d’atteindre à travers des murs. Ces armes sont fréquemment utilisées pour immobiliser les « Go fast », ces embarcations ou voitures très rapides utilisées par les trafiquants de drogues. Un coup direct à 2000 mètres détruit un moteur. Le
Barrett M 82 américain ou le Hecate II PGM français font partie de cette catégorie d’armes.


Fusil de précision Mac Millan TAC 50

Sources : pour les photographies les sites de l'ECPAD et de Mer et Marine. À lire également l'article de TANGUY (Jean-Marc), "Opération Thalatine", Raids, 264, mai 2008, pp.  18-29.

Enseignant Défense Enseignant Défense - dans Éducation à la Défense
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commentaires

Anonyme 17/04/2008

(...) Au sujet du regrettable incident qui a eu lieu au large des côtes somaliennes, force est de constater que l'effort déployé dans nos interventions aurait pu être économisé: En effet, les côtes somaliennes sont réputées pour être l'une des principales zones de piraterie dans le monde, depuis le renversement du dictateur militaire Mohammed Siad Barre en 1991.Un autre enseignement valable à tirer de cet intervention:Non seuleument la France aurait effectivement tout interêt à se préparer à ce genre de déboirs sur toute la surface du globe, mais avant cela, du moins, devrait-elle se rendre capable d'intervenir là où les ennuis sont attendus. La marine nationale a ainsi été amenée à assurer l'escorte de deux bateaux affrétés par le Programme Alimentaire Mondial (PAM) au profit des populations somaliennes, fin 2007, début 2008; sachant que deux navires du PAM avaient déjà été victimes auparavant d'attaques de pirates somaliens.On peut néanmoins espérer qu' à la suite d' un pareil coup médiatique, des mesures plus drastiques seront envisagées.

Enseignant Défense 18/04/2008

De quelle économie parlez-vous? Car si les pirates sont souvent des gens pauvres, ils ne sont pas non plus stupides...On ne refait pas la géographie des flux ni la géographie tout court. La piraterie sévit en des lieux inévitables au commerce mondial dont le Golfe d'Aden fait partie. N'oubliez pas que celui-ci est le débouché du Canal de Suez par la Mer Rouge.Il en est de même pour le détroit de Malacca en Asie, qui constitue une artère vitale du commerce mondial et qui, partant, est l'autre grand lieu où la piraterie internationale sévit de manière endémique.Les pirates opèrent sur les points de passage obligés des grands flux commerciaux, et je ne vois pas comment la France aurait pu s'économiser une telle crise à moins de contourner tout le continent africain...D’un point de vue théorique, je ne peux que souscrire à la deuxième partie de votre propos. Mais les affaires militaires et navales éprouveront toujours cette distance entre le discours et la réalité. Ainsi, notre Marine entretient-elle effectivement des forces dans cette région du monde, au sein d’un ensemble plus important qui est la Task force 150. Ces bâtiments français bénéficient d’un soutien non négligeable du fait de la présence de notre base navale de Djibouti, mais cela n’est pas toujours le cas ailleurs dans le monde.En effet, vouloir intervenir à des milliers de kilomètres de ses ports est une chose, pouvoir le faire en est une autre. Et, ici, les modalités d’intervention sont liées à une autre géographie: celle de notre réseau de bases navales dans le monde. Or, la France les a quasiment toutes perdues avec la décolonisation, du moins les plus importantes: Diégo-Suarez, Saïgon, Dakar, Bizerte, Mers el-Kébir... Nous venons juste de négocier, il y a quelques mois, une nouvelle base dans les Émirats Arabes Unis. Tous à vos cartes pour voir où cela se situe!La solution la plus acceptable dans la perspective de notre indépendance nationale serait l’autonomie pleine et entière de la Flotte ce qui supposerait un train d’escadre - une flotte logistique en soutien permanent de la flotte de combat - de type (toute proportion gardée évidemment) la Royal Fleet Auxiliary des Britanniques ou, mieux encore, le Military Sealift Command des Américains. Mais encore une fois, les obstacles culturels sont forts dans notre société pour de telles réalisations: au-delà des métiers de la mer notre pays ne semblent pas particulièrement sensibilisés aux enjeux vitaux que représentent les mers et les océans, et la logistique a toujours été la parente pauvre de la Marine comme des forces armées de manière générale. La comparaison avec le modèle américain en la matière se passe de tout commentaire…Donc dernière solution – surtout lorsque l’on prend la mesure de la faiblesse à la fois numérique et qualitative de notre parc d’hélicoptères – avoir recours au soutien de nos alliés anglo-saxons. Il me semble qu’au moins un bâtiment de guerre canadien ait participé directement à l’affaire du Ponant.

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