21 janvier 2012 6 21 /01 /janvier /2012 17:50

93e RAM-2e REG

 

4 soldats français ont été abattus hier aux environs de 8.00 (heure de Kaboul) par un soldat afghan. L’attaque, qui s’est produite dans la base opérationnelle avancée (FOB) de Gwan située dans la vallée de Tagab au sud de la Kapisa, a également blessé 16 autres militaires français dont le capitaine commandant le détachement. Les blessés ont été très rapidement héliportés vers les hôpitaux militaires français de Kaboul et américain de Bagram. 5 d’entre eux sont dans un état particulièrement grave et, dès aujourd’hui, un avion C135-FR conditionné MORPHEE devrait en rapatrier 12 en France.

 

Les militaires français effectuaient une séance de sport (course à pied) et ne portaient aucune protection balistique (1). Ils n’étaient pas non plus armés contrairement aux militaires américains qui, eux, pratiquent le sport avec une arme. Les 4 morts sont 3 sous-officiers et un militaire du rang. Tous exerçaient le rôle d’instructeur au sein d’une OMLT (Operationnal Mentoring and Liaison Team), ces unités en charge de l’encadrement et du soutien de l’Armée Nationale Afghane (ANA). Le soldat afghan qui a ouvert le feu avec un fusil d’assaut s’est enfui avant d’être capturé (2). Il s'appelle Abdul MANSOUR et appartient au Kandak 34, dont les militaires tués et blessés avaient en charge l’instruction.

 

Cette deuxième attaque “green on blue” (3) contre les forces françaises est particulièrement grave, car 1- elle survient quelques semaines seulement après une autre attaque de ce type et cause des pertes encore plus lourdes 2- elle compromet l’indispensable confiance entre les OMLT et l’ANA 3- elle est de nature à transformer l’engagement déjà fragile de notre pays en Afghanistan comme les déclarations quasi immédiates du Président Nicolas SARKOZY l’ont laissées entendre. D’emblée, les opérations des OMLT et POMLT françaises ainsi que le programme de formation des officiers afghans (EPIDOTE) ont été suspendues, et la menace d’un retrait accéléré et prématuré de nos forces du théâtre afghan a été clairement agitée. Cette menace est à relativiser cependant car, d’une part, la France reste liée à une coalition dont elle ne maîtrise pas tous les éléments du calendrier de retrait. D’autre part le retrait en tant que tel imposera une certaine lourdeur technique et logistique qui prendra un certain temps d’autant plus que le contexte tactique – comprendre la protection des FOB et des convois – reste actuellement tendu.

 

Le plus grave dans ce genre d’attaque, qui tend à se répéter, est inconstetablement la rupture de confiance qu’elle produit des niveaux divers. Une première rupture déjà au niveau des hommes qui font la guerre. Comment nos militaires peuvent-ils accomplir leurs missions si, désormais, à la menace adverse s’ajoute une insécurité grandissante en provenance de troupes “amies”? En entraînant une suspension des opérations conjointes avec l’ANA, l’Armée française risque à son tour de rompre un lien de confiance qui n’a pas toujours été facile à établir avec les Afghans. Elle risque, le temps de son retrait, de connaître ce que les Américains avaient connu en Irak à savoir - pour se protéger - un repli sur ses FOB, coupée de tous contacts avec la population. Ce qui n’est évidemment pas la meilleure des attitudes en matière de “conquête des coeurs et des esprits…” Bien plus grave, ce fait de guerre devenu événement médiatique en période électorale pousse à des déclarations (aussi bien du pouvoir que de l’opposition) faisant douter de la solidité de notre démocratie face à l’épreuve de la guerre fut-elle juste. Nonobstant l’action de Mme Françoise HOSTALIER, Député du Nord, sur le point de rendre un rapport parlementaire sur la transition afghane, les réactions politico-médiatiques illustrent davantage la perte de confiance de notre pays en sa capacité de résilience.

 

Qui est ce soldat afghan qui a ainsi ouvert le feu sur d'autres soldats sensés être ses compagnons d’armes? Les Taliban se sont empressés de revendiquer l’action comme ils l’avaient fait pour le “green on blue” du 29 décembre. Dans un premier temps et en l’absence d’informations précises, on pense immédiatement à une infiltration ou à l’action d’un renégat: ces fameux “soldats retournés” par les insurgés. Dans le cas présent l'information semble se vérifier, l'enquête établissant que le soldat afghan qui a tiré est bien un Taliban infiltré. Âgé de 21 ans, il s'était d'abord engagé dans les rangs de l'ANA avant de déserter puis de revenir s'engager après, pense-t-on, un séjour au Pakistan.  Il s'avère cependant que ce genre de situation, qui voit des soldats et des policiers afghans tourner leur arme contre leurs alliés, pourrait être beaucoup plus complexe. Un récent rapport de l’OTAN, rendu public par le New-York Times, recense sur une période allant de mai 2007 à mai 2011 26 attaques de ce type ayant causé la mort de 58 soldats occidentaux. L’étude ne porte que sur trois provinces et quelques centaines de témoignages, mais elle tente de dégager une tendance qui montre que ce genre d’attaques est en nette augmentation. Elles correspondraient à 6% des pertes de l’OTAN jusqu'à présent, et traduiraient de profondes incompréhensions culturelles (4) plutôt qu’une stratégie talibane concertée, quand bien même ce dernier calcul demeure t-il réel comme le montre l'attaque d'hier.

 

Le “caporal stratégique” (5) n’aura jamais été autant mis à l’épreuve qu'en Afghanistan, alors que beaucoup de soldats de l’ANA sont perçus comme des menteurs et des voleurs, des combattants peu fiables, et que ces derniers ne ressentent qu’arrogance de la part des soldats occidentaux. Dans un tel contexte - le fossé  linguistique et culturel aggravant les incompréhensions - la moindre altercation peut être vécue comme une humiliation à laquelle répondra une réaction de haine et une inévitable réparation d’honneur.

 

Le Sergent-chef Svilen SIMEONOV avait 34 ans. Il était marié et père d’un enfant. Avec lui, le 2e Régiment Étranger de Génie (2e REG) est de nouveau frappé après la perte de l’Adjudant-chef Mohammed EL-GHARRAFI et du Sergent Damien ZINGARELLI le 29 décembre dernier. L’Adjudant-chef Denis ESTIN avait 45 ans. Il était marié et père de deux enfants. L’Adjudant-chef Fabien WILLM avait 43 ans. Il était marié et père d’un enfant. Le Brigadier-chef Geoffrey BAUMELA avait 27 ans. Il était père d’un enfant. Tous trois appartenaient au 93e Régiment d’Artillerie de Montagne (93e RAM) dont ce sont les premières pertes en Afghanistan. “Défense et Démocratie” s’associe au deuil de l’Armée de Terre ainsi qu’à la douleur des familles et des proches de ces 79e, 80e, 81e et 82e soldats tombés pour la France en terre afghane.

 

C Sliven SIMEONOV

Sergent-chef Svilen SIMEONOV (2e REG)

C Denis ESTIN

Adjudant-chef Denis ESTIN (93e RAM)

C-Fabien-WILLM.jpg

Adjudant-chef Fabien WILLM (93e RAM)

Brigadier-chef-Geoffrey-BAUMELA.jpgBrigadier-chef Geoffrey BAUMELA (93e RAM)


(1) Au même titre que l’Adjudant-chef Mohammed EL-GHARRAFI et le Sergent Damien ZINGARELLI, tués dans des circonstances proches le jeudi 29 décembre dernier.

(2) Contrairement à l’attaquant du 29 décembre qui, lui, a été abattu.

(3) C’est ainsi que les Américains désignent ces attaques provenant de soldats ou de policiers afghans contre les forces alliées, les couleurs désignant les couleurs des deux armées: vert pour l’ANA et bleu pour l’OTAN.

(4) Le rapport de l’OTAN parle d’une “crise de confiance et d’incompatibilité culturelle” entre les soldats occidentaux et leurs homologues afghans.

(5) La notion de "caporal stratégique" a été énoncée pour la première fois par le Général Charles C. KRULAK du Corps des Marines des États-Unis, dans un article devenu célèbre: "The strategic corporal: leadership in the three block war", in Marines magazine, january 1999. Par cette expression, KRULAK désigne le rôle désormais majeur joué sur le terrain par les militaires les moins gradés dont l’attitude au sein des populations, et en présence des médias, peut induire des conséquences stratégiques et politiques imprévisibles. La notion n'est pas forcément négative et peut souligner une qualité de formation, d'initiative, d'action et de responsabilisation au plus bas niveau de la hiérarchie. Malheureusement, le "caporal stratégique" est davantage perçu  dans l'actualité comme le (ou les) soldat(s) qui, par leurs actions irresponsables voire condamnables,  jette(nt) l'opprobre sur une cause et s'avère(nt) contre-productif pour l'engagement stratégique. Le récent scandale montrant des soldats américains urinant sur des cadavres de Taliban en est un exemple concret, et l'ironie aura voulu que ces snipers appartiennent au Corps des US Marines... La scène étant, en effet, de nature à grossir les rangs de l'insurrection, à discréditer le rôle des États-Unis en Afghanistan et, in fine, à attiser la haine de l'Occident.

 

Groupe Facebook 2

 IN MEMORIAM

Partager cet article

Repost 0
Enseignant Défense Enseignant Défense - dans Comptes rendus
commenter cet article

commentaires

Armée-Nation

  • : Défense et Démocratie
  • Défense et Démocratie
  • : Participer à la défense de la Démocratie et de ses valeurs en promouvant l'Éducation à l'Esprit de Défense au sein de l'École
  • Contact

ISAF - FINUL - Serval


Recherche

Archives