15 octobre 2009 4 15 /10 /octobre /2009 07:45
INTERVIEW EXCLUSIVE DU COLONEL GOYA
PAR LE BLOG DÉFENSE ET DÉMOCRATIE


    Le Colonel Michel GOYA, que nous avons déjà présenté à plusieurs reprises sur ce blog, est une personnalité militaire française dont la réflexion et la perspicacité sont d’une incontestable richesse pour nos forces armées. Issue du corps des sous-officiers, il devient officier par le recrutement interne (EMIA). De l’Infanterie mécanisée, il poursuit sa carrière dans l’Infanterie de Marine, passant d’une culture métropolitaine à une culture de la projection. Entrant dans le métier des armes durant la Guerre froide, il la poursuit dans un contexte international en mutation profonde à partir du début des années 1990, participant notamment à de nombreuses OPEX.

    Michel GOYA, que le blog Défense et Démocratie a pu interviewer en exclusivité sur la situation en Afghanistan, est l’auteur d’ouvrages remarqués et maintes fois salués dans la presse: “La chair et l’acier. L'armée française et l'invention de la guerre moderne (1914-1918)” (2004) et “Irak, les armées du chaos (2003-2008)” (2008). Il est, aujourd’hui, directeur de recherche à l'Institut de Recherche Stratégique de l'Ecole Militaire de Paris  (IRSEM), ainsi que titulaire de la chaire d'action terrestre du Centre de Recherche des Ecoles de Coëtquidan (CREC).
Soldat afghan et soldat français d'une OMLT (Operational Mentoring and Liaison Team)

INTERVIEW

Défense et Démocratie - Mon Colonel, vous revenez d’Afghanistan où vous venez de passer plusieurs semaines dans le cadre de l’opération Epidote. Pouvez-vous nous parler de cette opération, et nous dire ce que l’on peut entendre par la notion d’ “afghanisation”?

Colonel Michel GOYA - L'opération Epidote représente la contribution française à la formation de l'armée afghane. Forte d'une soixantaine d'hommes et de femmes, cette opération se concentre plus particulièrement sur la formation des officiers, depuis le cours des chefs de section jusqu'à l'équivalent local du Collège Interarmées de Défense, sans oublier des cellules spécialisées au sein de l'école du renseignement et de l'école de la logistique. Au total, les deux-tiers des officiers de ce pays ont été formés dans le cadre de l’opération Epidote. Actuellement, la très grande majorité des cours sont assurés par les Afghans eux-mêmes et les Français ont surtout un rôle de conseil (mentoring).

    L’opération Epidote contribue donc pleinement à ce qu’on appelle l’afghanisation du conflit, c’est-à-dire sa prise en compte progressive par l’Etat afghan au fur et à mesure de la montée en puissance de ses instruments régaliens.

2- Peut-on dire que la France dispose d’une doctrine éprouvée en matière de guerre contre-insurrectionnelle? Dans l’affirmative, quels en sont les principes?

    La France bénéficie d’une très longue expérience en matière de « guerre au milieu des populations », qu’il s’agisse des opérations de la conquête coloniale ou des guerres d’Indochine et d’Algérie. En même temps, ce dernier conflit a constitué un tel traumatisme pour les militaires français, que ceux-ci se sont longtemps refusés à aborder ces questions, même si nous continuions ponctuellement à mener des opérations de contre-guérilla en Afrique. Ce n’est que très récemment, et sous la « pression afghane » que le Centre de Doctrine d’Emploi des Forces a rédigé un nouveau manuel de contre-rébellion (terme préféré à contre-insurrection qui désigne un phénomène où la population civile a un rôle actif).

    Les principes qui y sont dégagés ne sont finalement pas très nouveaux : les opérations ne sont que la mise en application d’un projet politique et celles-ci comportent trois axes d’effort parallèles : sécurisation, administration, développement, afin de faire adhérer la majorité de la population au projet politique et à la détourner des organisations de contestation armées. Privées du soutien de la population, celles-ci sont condamnées à dépérir. Les actions militaires de combat contre les rebelles armés ne sont que la partie spectaculaire d’un processus beaucoup plus large, long et exigeant. Ce qui est nouveau, en revanche, c’est la difficulté à mettre en œuvre ces principes au sein d’Etats étrangers et souverains, dans un cadre multinational et sous leadership américain.

3- Qu’est-ce qui nous distingue de nos alliés américains en matière de contre-insurrection?

    Sur les principes, il n’y a rien qui nous distingue véritablement des Américains, ne serait-ce d’ailleurs que parce que ces derniers s’inspirent beaucoup de nous et des Britanniques. Dans la pratique les choses sont assez différentes, car la culture militaire américaine, centrée sur la destruction rapide de la force armée adverse par un déploiement massif de moyens matériels, est inadaptée à ce type de conflit.

    Simultanément, comme la nation française ne fait pas le même effort pour sa défense que la nation américaine, nous sommes condamnés à rester des acteurs secondaires à côté des Américains, et à attendre que ceux-ci modifient leur comportement pour obtenir des résultats efficaces. Cela a été en partir le cas en Irak, ce qui a permis de rétablir en 2007 une situation largement compromise, mais il y a encore beaucoup de chemin à faire en Afghanistan. C’est la tâche que s’est fixée le nouveau commandant de la coalition, le Général Mc Chrystal.

4- Avec l’Afghanistan, les forces armées françaises redécouvrent une situation de guerre. Quel en est l’impact sur les hommes, le matériel, la doctrine d’engagement de nos forces?

    Le métier des armes n’a jamais cessé d’être violent et dangereux. Rappelons qu’en 1978 lorsque nous menons simultanément une opération à Kolwezi, au Zaïre, et surtout au Tchad, nous perdons 33 soldats en quelques semaines. Plus de 100 soldats français sont morts au Liban depuis 1978. À Sarajevo en 1993, j’ai vu un soldat français tomber sous les balles ou les éclats d’obus en moyenne tous les six jours pendant six mois. Il est vrai cependant qu’avec l’engagement français dans la province de Kapisa en Afghanistan, nous nous retrouvons véritablement dans une situation de guerre face à un ennemi d'autant plus redoutable qu'il est incrusté dans la population locale.

    Cela demande évidemment plus d'exigence en matière d'équipement de nos soldats mais aussi et surtout en matière d'entraînement, la grande difficulté n'étant pas d'ailleurs de mettre en oeuvre de puissants moyens de destruction, mais à utiliser très finement ceux-ci des effets très précis sans toucher la population. Un soldat français porte sur lui de quoi tuer 800 personnes, mais, malgré le stress, il n’utilisera qu’une fraction infime de cette puissance et de manière très maîtrisée, car il sait qu’une seule erreur de sa part peut avoir des conséquences négatives très importantes.

5- Les soldats ont-ils le sentiment que le pays et les médias comprennent leur présence et leur action en Afghanistan?

    Les soldats français en Afghanistan ne comprennent pas que l’on ne s’intéresse à eux que lorsque l’un d’entre eux est tué. Il y a un décalage énorme entre les efforts déployés sur tout le théâtre et la représentation qui en faite en France, comme si d’une part on n’osait dire aux Français que nous sommes en guerre et d’autre part que les médias, notamment télévisuels, ne savaient plus se dégager de l’immédiateté émotionnelle pour traiter de problèmes de fond. C’est très frustrant.

6- Que répondre à ceux qui pensent que la guerre est beaucoup trop longue depuis 2003 et que cela est synonyme de défaite militaire?

    À force de se concentrer sur le spectaculaire, nous avons simplement oublié que les opérations de stabilisation sont généralement longues. Nous sommes restés en Bosnie pendant dix-sept ans et nous sommes au Kosovo depuis dix ans. Il est vrai que ces opérations n’étaient que très épisodiquement violentes et accédaient donc assez peu au « 20 heures ». Encore une fois, la lutte armée contre les mouvements de rébellion n’est que la partie émergée de l’iceberg, cachant une transformation profonde de l’Etat afghan, qui à terme donnera le succès. Tout cela est très lent. Depuis 1945, il faut en moyenne quatorze ans pour conclure un conflit de ce type. L’opération militaire britannique en Irlande du nord aura duré vingt-huit ans et coûté la vie à 700 soldats. Il faut être pleinement conscient que la guerre en Afghanistan durera encore plusieurs années et qu’elle sera coûteuse, mais le djihadisme international d’Al Qaïda s’en trouvera éradiqué.

Propos recueillis par l'Enseignant Défense

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commentaires

Enseignant Défense 21/10/2009 22:51


Plutôt qu’ « équivalence », je parlerais de « relation »...

Peut-être que la pacification de l’Afghanistan – chose qui ne pourrait être que souhaitable – n’empêcherait pas l’extinction complète ni les résurgences d’un islamisme totalitaire ailleurs dans le
monde, mais à la question de savoir s’il était une relation entre un Afghanistan taliban et non apaisé avec un « djihadisme internationaliste violent », je crois que les attentats du 11 septembre
2001 ont apporté une réponse suffisamment claire…

Comme il semble assez évident que la pacification de cette région (Afghanistan/Pakistan) ne peut que rendre le monde un peu plus sûr.


robinwood 21/10/2009 22:32


si on suppose que l'afghanistan est avec le pakistan voisin le sanctuaire d'al qaida ce que dit le colonel goya est tout a fait sensé.


g4lly 18/10/2009 03:19


"mais le djihadisme international d’Al Qaïda s’en trouvera éradiqué." Dis enseignant defense ... votre interlocuteur avait l'air convaincu quand il a dit ca ?!!!! Vu d'ici je vois mal l'équivalence
... entre état afghan "paisible" et fin du djihadisme internationaliste violent.


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