30 septembre 2012 7 30 /09 /septembre /2012 08:21

ASAF - Algérie

 

Alors que l’année 2012 voit la commémoration du cinquantième anniversaire de la fin de la “guerre sans nom”, que les blessures sont loin d’avoir cicatrisées de ce côté de la Méditerranée comme de l’autre, l’Association de Soutien à l’Armée Française (ASAF) vient de publier un petit fascicule intitulé: “Armée et Algérie 1830-1962” (1). Écrit par des historiens et des membres de l’ASAF, en partenariat avec le Service Historique de la Défense (SHD) et l’Établissement de Communication et de Production Audiovisuelle de la Défense (ECPAD), ce petit ouvrage a le mérite de resituer le rôle de l’Armée française en Algérie depuis le début de la colonisation jusqu’au départ définitif de la communauté européenne, soit une période de 132 années.

 

Si la Guerre d’Algérie (1954-1962) fut une épreuve nationale, aucune autre institution républicaine que l’Armée ne fut autant blessée, remise en cause et durablement marquée par ce conflit. De ces 132 années de colonisation, l’opinion publique ne retient aujourd’hui que les images et les idées reçues d’une confrontation meurtrière, qui divisa profondément la société française, et dans laquelle l’Armée aurait perdu son âme. Elle l’aurait perdue du fait de deux choses: le soulèvement d’une partie des siens contre la République et, surtout, l’usage de la torture contre les combattants du Front de Libération Nationale (FLN). Encore de nos jours, des réflexions comme celles du Général Jean-René BACHELET (2) ou du Colonel Benoît ROYAL (3), si elles partent de conflits plus contemporains, gardent en arrière-plan le contexte historique de la Guerre d’Algérie.

 

C’est donc avec une grande clarté, et dans un souci incontestablement pédagogique en direction des plus jeunes, que l’ASAF aborde l’action militaire française en Algérie. Le propos aborde tous les aspects, explique l’enchaînement des logiques dans la durée, et situe les responsabilités dans leur contexte. Bref, il s’agit d’un véritable regard sur l’Histoire où l’équilibre de l’explication ne laisse pas de place au parti pris, nonobstant un point de vue qui - naturellement de la part de cette association - privilégie celui de l’Armée française.

 

Ce que l’on retiendra est que cette dernière s’est liée dès le début à la colonie nord-africaine. Elle y a joué un rôle majeur de la conquête à la pacification, de son administration à son développement économique et social. Certains passages fourniront un éclairage substantiel sur des actions importantes tels le rôle social de l’Armée d’Afrique, la cartographie du territoire, son équipement en infrastructures, les actions sanitaires, le rôle des Sections Administratives Spécialisées (SAS), etc. Il est d’autant plus demandé à nos militaires, que le projet politique a toujours manqué de clarté dès les origines de la conquête. Durant des décennies, les militaires durent, ainsi, assurer seuls une administration qui fut pragmatique et toute en connaissance des populations locales. C’est l’avènement de la République, à la fin du XIXe siècle, qui bouleversa cette situation par une approche désormais résolument assimilatrice. Cependant, cette dernière ne parviendra jamais à résoudre la question de la citoyenneté, notamment du rapport de celle-ci à l’Islam. La question a son importance car elle induit d'emblée un double statut juridique (loi républicaine laïque et loi coranique), qui devait être une source profonde d’inégalité par la suite.

 

Si le séisme de la défaite de 1940 ainsi que les massacres de Sétif (1945) ébranlent les relations entre la France et sa colonie, c’est surtout l’instabilité intrinsèque des institutions de la IVe République et la faiblesse inhérente de son pouvoir exécutif, qui vont créer une situation d’impasse politique dont le conflit, qui éclate en novembre 1954, constitue le long et douloureux épilogue. L’Armée française va d’emblée se retrouver piégée dans une situation où il lui sera demander de faire tout ce à quoi elle n’a pas été préparée, à commencer par exercer des fonctions policières et de répression.

 

Les départements algériens ayant été juridiquement et administrativement définis comme étant la France, il ne pouvait y avoir d’état de guerre déclaré contre un ennemi extérieur identifié. Lorsque l’incendie se déclare à l’automne 1954, personne ne sait vraiment ce qu’est le FLN. Ce dernier est une création clandestine récente, dont la fondation (10 octobre 1954) remonte à quelques semaines précédant la Toussaint rouge (1er novembre 1954). Alors que le pouvoir exécutif est paralysé par l’instabilité ministérielle, que la situation lui échappe du fait d’un encadrement policier et sécuritaire inadapté sur le terrain, que les décisions sont prises dans un contexte de loi d’exception - puisqu’il n’y a pas d’état de guerre -, et que l’adversaire se présente à la fois comme terroriste et sans visage, l’Armée reçoit la mission de ramener la sécurité en Algérie.

 

Très rapidement la violence gagne en extension, et les militaires s’engagent dans une logique contre-insurrectionnelle qui voit l’augmentation sensible des effectifs sur le terrain, et dont la torture – si condamnable soit-elle d’un point de vue moral, et au demeurant comme la guerre en elle-même – n’est qu’un aspect auquel ne peut se résumer l’ensemble de l’action militaire française en Algérie. Par ailleurs, la question de la torture militaire (connue du pouvoir politique de l’époque) vient également en réponse à une terreur, des massacres aveugles, un non respect des prisonniers, et des mutilations particulièrement barbares auxquels se livre le FLN sans retenue aucune.

 

Mêlant efficacité tactique et répression (4), quadrillant le territoire avec l’action remarquable des SAS, l’Armée française finit par l’emporter. Elle a donc rempli sa mission, mais à un prix qui ne donne plus de sens à sa victoire. La IVe République a sombré avant même la fin du conflit, et le nouveau régime se dépêche d’y mettre un terme au détriment du sacrifice militaire. Un sacrifice désormais inutile, et qui est en soi un traumatisme pour une armée qui a vu tomber 23 196 des siens en plus des 4295 supplétifs qui ont cru en la cause française (5). Une armée qui s’est abîmée dans un gouffre politique, et dont on ne retiendra que l’action condamnable de ses tortionnaires, de manière unilatérale et trop souvent hors contexte. Pourtant, la torture n’a concerné qu’une partie et non l’ensemble des militaires. Beaucoup ont refusé cet avilissement lorsqu’ils y furent confrontés, comme on oubliera également que c’est l’Armée elle-même qui, par sa retenue, empêcha le succès du putsh des généraux.

 

À partir de 1962, l’opinion publique française se détourne de cette histoire franco-algérienne sans pour autant rompre avec une mauvaise conscience qui alimente jusqu’à nos jours une passion malsaine et une haine de soi, dont l’Armée subit régulièrement et facilement l’opprobre. Bien évidemment, tout doit être dit, et tous les dossiers doivent demeurer ouverts en pleine lumière (6). Il ne sera ainsi jamais question de nier l’usage de la torture par nos troupes en Algérie, mais l’écriture de l’Histoire reste un exercice difficile et à celui qui ne voudrait se focaliser que sur ce seul aspect, il deviendra impossible d’expliquer ce que fut à la fois l’Algérie française et la Guerre d’Algérie. Comment taire, en effet, la barbarie dans laquelle les indépendantistes algériens furent parmi les premiers à s’engager? Comment voiler les corps suppliciés de nos conscrits? Comment passer par “pertes et profits” la mémoire des Harkis et autres suspects qui furent massacrés dans les pires conditions par un FLN ivre de vengeance?

 

C’est pour rappeler que l’Histoire ne peut se conjuguer qu’avec la plus grande honnêteté, que l’ASAF a commis ce numéro spécial qui inspirera fort utilement les jeunes comme leurs enseignants (7).

 

(1) Cf. ASAF, “Armée et Algérie 1830-1962”, collection Mémoire et Vérité, n° spécial juin 2012, 114 p.

(2) Cf. (Jean-René) BACHELET, Pour une éthique du métier des armes: vaincre la violence, Vuibert, 2006, 184 p. La réflexion de cet officier a été concrétisée dans l'élaboration d'un Code du soldat que tout militaire français doit désormais faire sien lorsqu'il s'engage.

(3) Cf. (Benoît) ROYAL,  L’éthique du soldat français. La conviction d’humanité, Économica, 2008, 124 p. Benoît ROYAL est aujourd’hui général de brigade.

(4) Les militaires vont faire avec ce qu’ils ont, notamment avec une expérience contre-insurrectionnelle gagnée en Indochine où la torture fut aussi employée. Il est cependant intéressant de voir que les débats doctrinaux sur cette question peuvent s’opposer dès l’époque, quant à l’efficacité ou la contre-productivité de la torture. L’opposition classique faite entre un Roger TRINQUIER et un David GALULA en est une illustration. En Algérie, l’Armée française a, en fait, réalisé une synthèse des méthodes contre-insurrectionnelles, utilisant à la fois la torture, l’action psychologique comme l’action sociale afin de “gagner les coeurs et les esprits”.

(5) Cf. ASAF, op. cit. pp. 106-108.

(6) Ce qui fut fait avec l’ouverture des archives militaires dont rendent compte les travaux de l’historienne Raphaëlle BRANCHE.

(7) Avec la réforme des nouveaux programmes d’Histoire des classes de Terminales générales (2012-2013), la Guerre d’Algérie - déjà abordée en classe de Première - fait l’objet d’une étude sous l’angle du regard de l’Historien porté sur les mémoires de ce conflit. Malheureusement, certains manuels d’Histoire présentent ces “mémoires” de manière particulièrement partiale et à charge. C’est le cas, par exemple, du livre publié aux éditions Magnard qui intitule un dossier documentaire: “La torture et les crimes des armées” (pp. 84-85). L’ambiguïté du titre est renforcée par une phrase (une seule) qui pointe de manière allusive les responsabilités du FLN en matière de torture, ainsi que par un déséquilibre documentaire flagrant. Sur un ensemble de six documents, un seul concerne le FLN, et s’il s’agit d’une photographie montrant des enfants victimes d’un massacre, il n’est pas pour autant question de torture qui ne serait dès lors que le seul fait de l'Armée française... Toujours dans le même ouvrage, la définition du terme “Harkis” (p. 381) est particulièrement elliptique. Ainsi, s’il est dit qu’ “un grand nombre d’entre eux quittent l’Algérie pour échapper à la mort”, il n’est rien dit précisément sur les dizaines de milliers de Harkis qui furent massacrés par le FLN à partir de 1962, souvent dans des circonstances horribles.

 

 

TABLE DES MATIÈRES

 

I- L'Armée française et l'Algérie. Une histoire ancienne (1830-1945).

II- L'Algérie en 1954.

III- Une Armée qui veut gagner la paix (1954-1956).

IV- Une Armée contrainte à une guerre totale (1957).

V- Une Armée instrumentalisée (1958).

VI- Une Armée victorieuse (1959-1960).

VII- Une Armée traumatisée (1961).

VIII- Une Armée humiliée (1962).

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Enseignant Défense Enseignant Défense - dans Comptes rendus
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commentaires

fresh install of windows 08/10/2014 11:32

I really like this war description that is written by the historians and members of the CFO. Thousands of soldiers have lost their life during the war in Algeria even though the political project has always been unclear from the beginning of the conquest.

LOUIANCHI 30/09/2012 17:52


HARKIS LES CAMPS DE LA HONTE : lien vers http://www.dailymotion.com/video/xl0lyn_hocine-le-combat-d-une-vie_news


En 1975, quatre hommes cagoulés et armés pénètrent dans la mairie de
Saint Laurent des arbres, dans le département du Gard. Sous la menace de tout faire sauter à la dynamite, ils obtiennent après 24 heures de négociations la dissolution du camp de harkis proche du
village. A l'époque, depuis 13 ans, ce camp de Saint Maurice l'Ardoise, ceinturé de barbelés et de miradors, accueillait 1200 harkis et leurs familles. Une discipline militaire, des conditions
hygiéniques minimales, violence et répression, 40 malades mentaux qui errent désoeuvrés et l' isolement total de la société française. Sur les quatre membres du commando anonyme des cagoulés, un
seul aujourd'hui se décide à parler.


 


35 ans après Hocine raconte comment il a risqué sa vie pour faire raser
le camp de la honte. Nous sommes retournés avec lui sur les lieux, ce 14 juillet 2011. Anne Gromaire, Jean-Claude Honnorat.


 


Sur radio-alpes.net - Audio -France-Algérie : Le combat de
ma vie (2012-03-26 17:55:13) - Ecoutez: Hocine Louanchi
joint au téléphone...émotions et voile de censure levé ! Les Accords d'Evian n'effacent pas le passé, mais l'avenir pourra apaiser les blessures. (H.Louanchi)
Interview du 26 mars 2012 sur
radio-alpes.net

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