28 novembre 2009 6 28 /11 /novembre /2009 17:17
POINT DE VUE

    Peut-on traiter des faits de guerre comme de simples faits divers? La mort au combat d'un soldat est-elle à mettre au même niveau que celle d'un accident de la route ou d'un réglement de compte crapuleux? La justice d'un État de droit peut-elle s'appliquer à un conflit qui, par définition, est une situation de non droit?

    Voilà quelques unes des graves questions qui se cachent derrière ce que l'on appelle désormais la "judiciarisation" de la guerre et des opérations militaires. La décision de la famille LE PAHUN, comme celle de la veuve du Sergent PENON, de porter plainte contre les officiers commandant la mission du 18 août 2008, relève de la recherche d'une faute à tout prix comme si la guerre n'existait pas, comme si être militaire n'était qu'un métier, comme si le sens profond de l'engagement des jeunes soldats était ignoré.

    À cette recherche vaine mais dont les effets médiatiques peuvent être dévastateurs, deux chercheurs de l'Institut Thomas More ont opposé une analyse dans le journal Le Figaro du lundi 23 novembre dernier. La pertinence de cette analyse - qui s'interroge sur le rapport
que la société entretient avec l’engagement militaire - viendra en écho aux propos du Capitaine de vaisseau (R) Thierry GAUROY postés dans les colonnes de ce blog il y a quelques jours.

    Parce que nous pensons que tout soldat tué au combat dans l'exercice de sa mission est un HÉROS - et non une victime -, notre réflexion sur le lien Armée-Nation ne pouvait être que stimulée par l'analyse d'Antonin TISSERON et Thibault FOUILLEN que nous reproduisons ci dessous.


MORTS EN AFGHANISTAN: LA NATION CONTRE L’ARMÉE?

    Le 18 août 2008, dix soldats français tombaient dans une embuscade dans la vallée d’Uzbin, en Afghanistan, et révélaient de manière brutale à la nation que, oui, ses soldats pouvaient encore mourir. Cette affaire qui émut le pays relança par ricochet la polémique sur la pertinence de l’envoi de militaires en opérations extérieures, ici sur un théâtre particulièrement dangereux. Aujourd’hui, deux des familles de ces soldats morts au combat décident de porter plainte pour « mise en danger délibérée d’autrui » contre une hiérarchie militaire qui, estiment-elles, n’a pas suffisamment préparé l’opération.

    Il ne nous appartient pas de juger de la légitimité de cette action en justice, qui émane de familles en deuil aspirant à connaître la vérité sur ce drame. Néanmoins, ce recours devant le tribunal aux armées de Paris (TAP) laisse planer, par-delà les interrogations sur le manque de moyens des combattants français engagés en Kapissa, le spectre d’une réalité politique et sociale préoccupante qui force à s’interroger sur la manière dont l’engagement militaire est désormais perçu par la société française.

    Ce recours devant les tribunaux ne vise « pas le président de la République, son gouvernement ou le chef d’état-major des armées » mais, selon les familles, « des individus qui n’ont pas assumé leurs responsabilités ». Il met à nu une réalité sociale symptomatique de notre société postmoderne, celle du déni de la mort, qui entre en contradiction flagrante avec l’engagement du soldat. Les militaires savent qu’ils sont amenés à être envoyés sur des théâtres d’opération, à combattre et à risquer leur vie pour leur mission. L’action militaire – létale par essence – fait que le soldat est à tout moment confronté à la mort et, dans une armée professionnelle, l’engagement se fait nécessairement en connaissance de cause.

    Dans une société largement hédoniste, qui ne reconnaît plus la relation verticale aux institutions et qui détourne le regard devant la mort et les morts, la recherche de responsables devient la solution la plus évidente pour affronter une réalité qui, elle, ne l’est pas.

    On peut aussi voir, deuxième élément d’analyse, que ce sont les conséquences de l’individualisme qui s’insinuent dans la relation entre la nation et son armée. L’individualisation du métier de soldat, fondé sur l’engagement volontaire et non plus sur l’indistinction contraignante de la conscription, permet à la société, non seulement de remettre en cause le bien-fondé de sa mission, mais son choix même de s’être fait soldat.

    En discutant la légitimité d’une mission donnée – ce qui est parfaitement admissible dans le champ du débat politique et n’est pas neuf –, on s’interroge sur l’individu qui s’est fait soldat et qui remplit cette mission. Et on arrive là au coeur du délicat problème posé par la démarche de ces familles devant la justice. Car, chose peu rapportée, cette démarche a été très mal accueillie par les soldats engagés en Afghanistan qui, sur INTERNET en particulier, l’ont qualifiée en l’apprenant d’ « injure », de « honte » , voire de « traîtrise à la mémoire » de leurs compagnons tombés à Uzbin (1). Outre le risque de saper le moral des troupes engagées, ils ont en effet estimé qu’une telle action ne pouvait que décrédibiliser les forces françaises auprès de leurs alliés et renforcer le sentiment de faiblesse de la France dans le conflit.

    N’y a-t-il pas là un grave risque de divorce entre la société ? Lorsque le ministre de l’Immigration Éric Besson relance le débat sur l’identité nationale, on ne peut que repenser à Uzbin et à la judiciarisation d’un drame certes humain, mais aussi national. Il n’y a pas si longtemps encore, l’armée faisait partie intégrante de la communauté spontanée des valeurs nationales et républicaines. C’est cela, ce lien d’évidence entre la nation, son armée et les soldats qui la composent, qui est en train de se dissoudre. Chacun doute de l’autre et l’incompréhension grandit. À la question « Pourquoi serait-on prêt à mourir aujourd’hui ? », qui répondrait encore « Pour la nation » ? Personne… sauf les militaires sans doute. C’est pourquoi la plupart ressentent un profond malaise devant la remise en cause de leur métier et du don éventuel de leur vie qui en fait pleinement partie. Certains expliquent que, de retour d’opérations à l’étranger, ils se sentent incompris jusque dans leur foyer, jusque parmi leurs proches qui ne perçoivent plus le sens de leur engagement et la raison qui les pousse à servir la France au péril de leur vie.

    Le débat sur l’identité nationale ne devrait-il pas être l’occasion de s’interroger sur l’avenir du lien que la nation entretient avec son armée ? N’y aurait-il pas lieu de réfléchir, avec tact et respect à l’égard de familles évidemment meurtries, sur ce que peuvent apporter de souhaitable des démarches telles que celles qu’elles ont initiées devant la justice et dont la multiplication menace non seulement la cohésion de l’armée comme institution, mais aussi son rôle dans et au service de la nation ? Ce débat, que nous ne croyons pas injurieux pour leurs familles, nous le devons aux soldats morts à Uzbin.

Antonin TISSERON et Thibault FOUILLEN

(1) NDLR - Jean-Dominique MERCHET sur son blog "Secret Défense" rapporte le propos d'un soldat suite à cette affaire: "
A mes parents, à ma famille, Je suis engagé, je suis conscient des risques de mon métier, je les assume. Si un jour je ne reviens pas, merci de ne pas faire honte à ma mémoire en engageant ce genre d'action."


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Jean-Louis Wilmes 21/12/2009 07:09


"Tout soldat de métier sait qu'il risque sa vie, il faut l'admettre. Tout gradé qui donne un ordre de guerre met en danger la vie d'autrui: la route peut être minée, un sniper peut guetter le
voltigeur de pointe... À la guerre, le principe de précaution est le plus sûr chemin de la défaite."

Jean-Louis Wilmes, Sous-lieutenant en Algérie et père d'un Marsouin parachutiste.

Propos cité dans le "Forum des lecteurs" de l'hebdomadaire Valeurs actuelles du 20 novembre 2009.


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