10 octobre 2009 6 10 /10 /octobre /2009 16:17
LE PAKISTAN ET LA GUERRE EN AFGHANISTAN

Situation régionale du Pakistan
   
    Ce que l’on appelle, aujourd’hui, la Guerre d’Afghanistan concerne et touche particulièrement un deuxième État, dont l’équilibre – ou le déséquilibre – géopolitique conditionne la paix dans cette région du monde voire au-delà. Il s’agit du Pakistan. Pour la plupart de nos élèves, ainsi qu'une grande partie de nos concitoyens qui peinent à percevoir les enjeux du conflit afghan, l’intrusion de la question pakistanaise est de nature à rendre l’actualité de la région encore plus incompréhensible.

    Les liens entre les deux pays ont, pourtant, toujours été étroits, et leur frontière commune particulièrement poreuse. Dès sa création l’État pakistanais vit une situation de guerre larvée avec son voisin indien dont il s’est détaché à partir de 1947. Ce rapport conflictuel avec l’Inde a, dès le début, fait envisager l’Afghanistan comme un espace de repli pour le Pakistan, qui ne dispose pas de profondeur stratégique en cas de guerre majeure.

    La religion musulmane est également un lien fort entre les deux États. L’Islam est notamment la religion de l’ethnie pachtoune (l’ethnie des Talibans), fortement représentée des deux côtés de la frontière: la fameuse Ligne Durand du nom de Sir Henry Mortimer DURAND, le signataire britannique qui trace cette limite en 1893 en accord avec l'Émir Abd UR-RAHMAN.

Localisation de l'ethnie pachtoune
   
    Inversement, le Pakistan a pu représenter un sanctuaire en cas de menace pour les Afghans. Ce fut notamment le cas durant la guerre soviétique (1979), où de nombreux camps de réfugiés sont apparus à proximité de la Ligne Durand, dans une zone montagneuse et frontalière située au Nord-Ouest du Pakistan, non loin de la capitale Islamabad. C’est dans cette région peuplée de tribus pachtounes – et appelées “zones tribales” – que s’est déplacée une partie du conflit qui débute au lendemain des attentats de septembre 2001.


    Le Pakistan est un État structuré, au sens moderne, à l’inverse de son voisin afghan. Il est, cependant, un État dont l’identité s’est construite dès le début sur un fondement religieux. Ce fondement religieux a pu être affaibli au profit d’une logique géopolitique plus marquée avec le détachement du Bangladesh (anciennement Pakistan oriental). L’islamisme fait, cependant, partie de l’histoire et de la société pakistanaise, expliquant une proximité ressentie et vécue des Pakistanais bien plus forte à l’endroit des Afghans, des Pachtounes et des Talibans que des Occidentaux.

    Pourtant, durant toute la Guerre froide, le pays a fait figure d’allié de Washington face à la poussée soviétique (appartenance au CENTO et à l’OTASE). De nombreux Pachtounes servent dans l'armée et l’Interservice Intelligence (ISI) – les services secrets pakistanais -, et c’est l’ISI qui a puissamment soutenu et encadré les Talibans afghans durant la guerre soviétiques et, par la suite, lors de la mainmise de ces derniers sur le pouvoir. Le jeu de l’ISI a été, pendant, longtemps de contrôler l’Afghanistan par l’intermédiaire des Talibans.

Abdul Qadeer KHAN est l'homme qui a donné la bombe atomique au Pakistan
   
    Ce qui vient singulièrement compliquer la situation est que le Pakistan dispose de l’arme nucléaire depuis 1998. C’est le scientifique pakistanais Abdul Qadeer KHAN qui permet au Pakistan de sanctuariser désormais son territoire face à l’Inde. Considéré comme un véritable héros dans son pays, longtemps protégé par le pouvoir en place, KHAN est également l’un des principaux responsables de la prolifération des armes nucléaires dans le monde. La crise qui oppose, actuellement, la communauté internationale avec l’Iran trouve une grande partie de son origine dans les transferts de technologie que KHAN a permis.



    Pays à la fois hymalayien et tourné vers l’Océan Indien, islamiste et puissance nucléaire, le Pakistan fait donc partie d’un “arc nucléaire” qui part de l’Iran et rejoint la Chine en passant par l’Inde. L’équilibre des relations qu’il entretient avec ces trois autres pays constitue, donc, un enjeu majeur pour la stabilité mondiale. C’est dans ce contexte qu’il faut replacer l’actuelle crise afghane.

    Particulièrement tolérant à l’endroit des Pachtounes et des Talibans, dont les réseaux d’intérêt sont, ici, transfrontaliers, Islamabad subit depuis 2001 une très forte pression des États-Unis dans la lutte contre le terrorisme mondial. Un terrorisme mondial dont l’Afghanistan des Talibans fut le sanctuaire, soutenu par Islamabad, avant que l’opération Enduring Freedom (OEF) ne les en chasse. Depuis, un grand nombre de Talibans se sont réfugiés dans les zones tribales (1), difficile d’accès, mais, surtout, situées du côté pakistanais de la frontière.

    Ce que l'on appelle les "zones tribales" - tribal areas - désigne une région étendue au Nord du pays, essentiellement à l'Ouest du principal fleuve: l'Indus. Ces régions montagneuses constituent depuis le XIXe siècle une marge incontrôlée réagissant aux poussées des deux grands empires de l'époque: la Russie au Nord et la Grande-Bretagne au Sud. Cette dernière, installée en Inde, tente à plusieurs reprises de soumettre l'Afghanistan afin de faire barrage à l'influence russe. C'est un échec, et les Britanniques ne parviendront jamais à soumettre véritablement les tribus afghanes. L'accord qui fixe la Ligne Durand, en 1893, prend acte de cet état de fait. En dépit d'une victoire militaire lors de la deuxième guerre anglo-afghane (1878), les Britanniques renoncent à une occupation directe de l'Afghanistan. La frontière qu'ils délimitent avec l'Émir Abd UR-RAHMAN, achète la neutralité de ce dernier face aux Russes mais elle coupe l'ethnie pachtoune en deux. Côté britannique de la Ligne Durand les tribus pachtounes sont divisées en 7 agences auto-administrées à charge pour elles de veiller à la sécurité de la frontière. C'est la naissance de ces zones tribales qui avaient, donc, à l'origine pour mission de protéger l'Empire britannique des Indes.

    Aujourd'hui, les zones tribales ont été léguées au Pakistan avec leur tradition de quasi-indépendance vis-à-vis de l'autorité d'Islamabad. Cet espace par lequel transitait l'aide occidentale à ceux qui combattaient l'occupation soviétique était, donc, tout désigné pour constituer le terreau d'une nouvelle insurrection, le nouveau sanctuaire des Talibans. Les troupes de la coalition ne peuvent les atteindre directement à l’exception des drones américains qui quadrillent l’espace aérien, et traquent en permanence les chefs talibans. Baïtullah MEHSUD, chef historique du Tehreek-e-Taliban Pakistan (TTP) - ou Mouvement des Talibans du Pakistan -, a ainsi été abattu par un tir de drone Predator le 5 août dernier. Ces frappes aériennes créent, cependant, de vives tensions entre Islamabad et Washington.


    Des zones tribales, et plus particulièrement de la région du Waziristan située au Sud des zones tribales, les Talibans lancent des offensives en Afghanistan. Ils tentent de couper les voies d'approvisionnement de l'OTAN qui passent par ces régions, mais ils s’en prennent également à l’État pakistanais à travers plusieurs vagues d’attentats. L’objectif étant de déstabiliser un État qui soutient officiellement la lutte contre Al Qaeda, et qui reste militairement comme économiquement soutenu par les États-Unis. Par ailleurs, le nouveau chef du TTP, Hakeemullah MEHSUD, tout en cherchant à venger la mort de Baïtullah MEHSUD, tente de dissuader l’armée pakistanaise de déclencher une nouvelle offensive contre son fief situé au Sud-Waziristan.

Taliban dans la vallée de Swat
   
    En effet, sous la pression de Washington, les Pakistanais ont récemment décidé de reprendre l’initiative dans ces zones tribales, dont la progression et l’enracinement des Talibans commençaient à devenir problématique. Instaurant la charia et des tribunaux islamiques, notamment dans les districts de Swat, de Buner et de Lower Dir – distants d’une centaine de kilomètres seulement de la capitale pakistanaise -, les Talibans avaient fini par s’aliéner une grande partie de la population de ces régions. Profitant de ce contexte favorable, l'armée pakistanaise engagea une épreuve de force directe en mai 2009. La bataille de Swat fut un affrontement important de plusieurs semaines entre les forces pakistanaises et les Talibans, ces derniers utilisant les populations comme bouclier. Cependant, la prise de Mingora, chef-lieu de Swat, marqua la victoire pakistanaise.


Soldats pakistanais pendant la bataille de Swat
   
    Le plus difficile reste, cependant, à accomplir. Depuis 2004, le Waziristan est devenu une véritable enclave du TTP, échappant au contrôle d’Islamabad. Combattants étrangers du Jihad (Arabes, Ouzbeks, Tchétchènes…) y affluent, et s’organisent autour des tribus des Wazir et des Mehsud. L’armée pakistanaise ne disposant pas du même appui des populations que dans la vallée de Swat, y a déjà essuyé deux défaites en janvier 2004 et en janvier 2008.


    Ces zones tribales sont, donc, des enclaves en territoire pakistanais. Elles menacent directement l’équilibre politique et social (2) de l’État pakistanais, et la grande crainte des chancelleries occidentales est de voir le Pakistan ainsi que son arsenal nucléaire basculer dans une révolution islamiste dont les Talibans et Al Qaeda seraient les maîtres d’oeuvre. La lutte que mènent les forces américaines et de l’OTAN contre les Talibans en Afghanistan ne peut, donc, passer que par la réduction préalable de ces zones tribales pakistanaises. En résonnance mutuelle, les situations afghane et pakistanaise sont étroitement liées. Leur évolution conditionne incontestablement l’équilibre des relations internationales.


(1) Dont peut-être les chefs et idéologues d'Al Qaïda: Oussama BEN LADEN, Ayman AL ZAWAHIRI et le Mollah Mohammad OMAR.
(2) Sans occulter le risque de “talibanisation”, la société pakistanaise reste profondément anti-occidentale. Les Pakistanais sont majoritairement sunnites, mais 20% de la population sont cependant chiites.

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