30 avril 2012 1 30 /04 /avril /2012 07:40

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L'exécution du Viêt Cong NGUYEN Van Lem le 1er février 1968 dans Saïgon (Source - Edward ADAMS, Associated Press)

 

Victorieux lors de l’offensive du Têt (janvier-mai 1968), en infligeant à l’ANV et au Viêt Cong une terrible défaite militaire, les États-Unis et leur allié sud-vietnamien furent cependant tenus en échec sur le terrain médiatique. C’est ce dernier qui, in fine, transforma le désastre tactique de HÔ CHI MINH et de VO NGUYEN Giap en une victoire psychologique (et stratégique) inespérée pour le camp communiste.

 

La Guerre du Vietnam fut le premier conflit médiatisé à grande échelle selon des standards modernes. Elle fut ainsi relayée, des années durant - et quasi quotidiennement - sur les chaînes de télévision et dans la presse occidentales. À ce sujet, journalistes et reporters de guerre étaient beaucoup moins encadrés, qu’ils ne le sont de nos jours sur un théâtre d’opérations. Beaucoup d’entre eux payèrent d’ailleurs de leur vie cette liberté de mouvement au coeur des combats (1), et le concept de journalistes “embedded” ne fut systématisé par l’US Army qu’après la Guerre du Vietnam (2). 

 

Des millions de téléspectateurs furent donc projetés au cœur de celle-ci, dès ses débuts, et le phénomène fut particulièrement traumatisant aux États-Unis où des centaines de milliers de familles furent directement concernées par l’envoi d’un fils, d’un frère, d’un père ou d’un mari ; la conscription étant en vigueur jusqu’en 1973. Alors que plus de 58 000 jeunes Américains tombèrent, et qu’un demi-million d’entre eux fut engagé au Vietnam sur une décennie, l’opinion publique américaine (et avec elle l’Occident) fut directement impliquée dans le conflit. À travers des reportages quotidiens montrant de violents combats urbains, ainsi que des scènes de mort et de souffrance frappant les populations civiles, l’offensive du Têt Mau Than choqua particulièrement des sociétés occidentales dont les évolutions mentales et culturelles ne permettaient plus d’appréhender les réalités de la guerre avec la même résilience que les générations précédentes. Pire, la décontextualisation de certaines images renforça une interprétation plus émotionnelle qu’analytique des événements. Partant, la médiatisation de la guerre favorisa un courant d’opinion pacifiste et anti-guerre sans cesse grandissant, qui finit par créer un deuxième front au sein de la démocratie américaine. 

 

Un document, à lui seul, résume l’impact médiatique du conflit et le retournement des opinions publiques dans les démocraties en 1968. Il s’agit de la photographie réalisée par Edward (dit Eddie) ADAMS (1933-2004), de l’agence Associated Press, montrant le chef de la police sud-vietnamienne, le Général NGUYEN Ngoc Loan, pointer son revolver sur la tempe d’un « civil » dans une rue de Saïgon le 1er février 1968. La photographie comme le film de cette exécution sommaire – qui eut lieu en présence de journalistes et sous l’objectif d’Eddie ADAMS - fit le tour du monde. Elle valut à son auteur une notoriété internationale couronnée par le prix Pulitzer en 1969, ainsi que le World press photo. 

 

Que la personne exécutée ce jour-là fut un civil ou non, l’acte de l’officier sud-vietnamien n’était ni plus ni moins qu’un crime de guerre. Que cela soit dans une perspective juridique ou morale, il demeure contestable si ce n’est injustifiable. D’emblée, la photographie d’Eddie ADAMS fut reprise et instrumentalisée par les mouvements anti-guerre, relayés par les partis communistes (notamment en Europe occidentale) qui soutenaient la cause nord-vietnamienne. Elle fit un tort immense au Sud-Vietnam comme à l’engagement américain, et les opinions publiques occidentales voulurent y voir le symbole d’une « sale guerre » menée par les États-Unis en soutien d’un régime autoritaire et corrompu. Peu importait de savoir que les combattants communistes commettaient au même moment les pires atrocités à plus grande échelle à Huê. Il n’y avait alors ni reporters, ni chaînes de télévision pour photographier ou filmer leurs crimes de guerre dans l’ancienne cité impériale comme ailleurs. La complexité de la guerre était niée à dessein et, pour le reste, le symbole l’emporta de manière unilatérale sur le contexte ainsi que toute autre tentative d’explication. 

 

Eddie ADAMS, lui-même, fut déstabilisé par l’ampleur et la résonance mondiale qui se développa à partir et au-delà de sa photographie. Dans la tempête médiatique provoquée par son cliché, il mena une enquête qui révéla que l’homme abattu s’appelait NGUYEN Van Lem. Celui-ci n’était en rien un “civil innocent” assassiné sans raison apparente, ce que le geste expéditif du Général Loan empêcha malheureusement de révéler plus clairement. Il faisait en fait partie d’un de ces multiples commandos Viêt Cong, qui avaient reçu l’ordre d’investir Saïgon dans les premières heures de l’offensive du Têt. Des commandos qui avaient pour mission d’abattre des personnalités sud-vietnamiennes et américaines à leur domicile même. Lem venait ainsi d’assassiner, dans des conditions particulièrement atroces, toute la famille d’un policier avec le policier lui-même, avant que son commando ne soit à son tour neutralisé par l’ARVN (3). Unique survivant de son groupe terroriste, immédiatement reconnu par plusieurs témoins, Lem fut arrêté et amené au Général Loan alors occupé à combattre les commandos Viêt Cong dans Saïgon, et dont l’homme assassiné par LEM était, qui plus est, un ami personnel. 

 

Ces faits étaient largement inconnus du grand public, qui ne retint que la violence de l’image en dehors du contexte de l’offensive du Têt Mau Than. Un public mondial qui, finalement, fut davantage touché par l’utilisation unilatérale de la scène de l’exécution (à des fins subversives et en faveur de la cause nord-vietnamienne), que par la réalité de faits moins simples à établir dans leur exactitude. Eddie ADAMS devait regretter toute sa vie l’instrumentalisation qui sera faite de cette scène de guerre, mais le mal était fait. Au-delà de l’immense victoire psychologique qu’était devenue l’offensive de Giap, en 1968, c’était l’engagement américain qui était définitivement ébranlé. Certes, la photographie d’ADAMS n’explique pas à elle seule ce retournement. La surprise qu’avait été cette grande offensive militaire en dépit des communiqués optimistes du Général William C. WESTMORELAND, qui annonçaient une victoire proche, l’augmentation en flèche des pertes américaines, la tuerie de My Lai (4), avaient considérablement renforcé l’opposition à la Guerre du Vietnam, et préparaient déjà par ricochet une nouvelle orientation stratégique. La photographie du 1er février 1968 fut néanmoins un symbole exceptionnel, qui illustra de manière éclatante que la guerre se jouait autant (si ce n’est davantage) dans les médias que sur les champs de bataille de l’offensive du Têt.

 

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Drapeau du Sud-Vietnam


(1) Cf. (Horst) FAAS et (Hélène) GÉDOUIN, Henri Huet, « J’étais photographe de guerre au Vietnam », Trieste, Éditions du Chêne, 2006, 192 p.
(2) Plus particulièrement avec la première Guerre du Golfe.
(3) L’Armée de la République du Viêt Nam ou ARVN (prononcer arveen) était le nom donné aux forces armées sud-vietnamiennes.
(4) Le 16 mars 1968, sur la base de renseignements confus et mal interprétés, la compagnie Charlie de la 11e brigade d’infanterie légère du Capitaine Ernest MEDINA et du Sous-lieutenant William CALLEY massacre près de 500 civils sud-vietnamiens dans le hameau de My Lai (province de Quang Ngai). Le Sous-lieutenant CALLEY sera jugé et condamné pour ce crime de guerre.

 

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Enseignant Défense Enseignant Défense - dans Éducation à la Défense
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I3@loo 30/04/2012 10:12


interesant l'article car c'est en plus l'anniv de la chute de saigon aujourd'hui. une guerre terrible!

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