30 janvier 2011 7 30 /01 /janvier /2011 14:15

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Le MV Beluga Nomination est un cargo frigorifique allemand, ex BBC Ireland

 

Sur le front de la piraterie maritime, l’actualité ne connaît malheureusement pas de répit. Alors que nous relations récemment l’assaut donné par la marine sud-coréenne pour libérer le tanker/chimiquier Samho Jewelry, vendredi 21 janvier, c’est un cargo frigorifique allemand qui est tombé entre les mains des pirates le lendemain au large des îles Seychelles. La prise du MV Beluga Nomination, avec ses 12 hommes d’équipage, a donné lieu à un affrontement qui ne s’est, cependant, pas aussi favorablement terminé que pour le Samho Jewelry. 

 

Pris en chasse par un bâtiment de commandement et de soutien de la marine danoise affecté à la Task force OTAN - le HDMS Esbern Snare L17 - et un bâtiment garde-côtes seychellois, le Beluga Nomination a tenté de gagner la Somalie, lorsqu’un combat a eu lieu mercredi 26 faisant au moins un mort du côté des pirates mais aussi deux morts au sein de l’équipage. La version des faits quant à l’ouverture du feu et les causes directes de la mort des membres de l’équipage diffère selon l’armateur, les forces multinationales ou les autorités des Seychelles. Toujours est-il qu’au cours de l’action, d’autres marins ont réussi à prendre la fuite, mettant à l’eau un canot de sauvetage. Deux marins ont ainsi pu être récupérés vendredi 28, mais deux autres étaient toujours portés disparus à ce jour.

 

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HDMS Esbern Snare L17

 

Fait important, un tanker GPL singapourien capturé par les pirates depuis le 24 octobre, 2010, le MV York, a rejoint hier le Beluga Nomination, toujours poursuivi, afin de s’interposer entre le cargo allemand et les forces multinationales. Ces dernières n’osant ouvrir le feu sur un tanker. Cette tactique qui est d’utiliser une prise pour ravitailler un autre navire pirate, l’utiliser comme bâteau mère ou comme bouclier dissuasif également, est désormais devenue courante. Elle illustre l’efficace organisation de la piraterie dans cette région du monde où, si les pirates ne sont souvent que de pauvres hères, les commanditaires à terre ont, eux, une vision plus globale de la situation, et ils mettent en place une véritable stratégie opérative. Cette interposition a d’emblée permis au Beluga Nomination de s’échapper avec le York.

 

Hier, c’est un autre tanker allemand battant pavillon libérian, le New York Star, qui a fait l’objet d’une intervention de la marine néerlandaise. S’écartant de son convoi et du bâtiment de guerre qui assurait sa protection (1), le New York Star est abordé par les pirates vendredi 28. Ces derniers prennent pied sur le navire mais ne parviennent pas à en prendre le contrôle, ce qui laisse le temps à la frégate néerlandaise anti-aérienne De Ruyter, et au destroyer russe Admiral Vinogradov, renseignés par des avions de patrouille maritime australiens, d’organiser la riposte. Hier (samedi 29), des forces spéciales néerlandaises ont été directement héliportées sur le New York Star, libérant l’équipage et reprenant le contrôle du tanker. On ne sait pas s’il y eut des combats directs avec les pirates, mais il semblerait que ces derniers aient évacué le navire juste avant l’assaut.

 

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Le destroyer russe Admiral Vinogradov

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Le tanker New York Star

 

Que ce soit dans le cas du Beluga Nomination ou du New York Star, il est à remarquer le rôle joué dans le dispositif de protection anti-pirate par la “citadelle”, même si l’issue pour le cargo allemand correspond davantage à un échec contrairement à la situation du tanker. Dans un article précédent, nous avions souligné l’importance de la rapidité d’intervention des forces militaires de l’OTAN, de l’EUNAVFOR comme de l’US Navy pour secourir les bâteaux attaqués par les pirates. La superficie du théâtre d’opérations fait, cependant, que les forces multinationales peuvent se trouver très loin des lieux où les attaques se produisent. Lorsque le Beluga Nomination est abordé, le bâtiment de l’EUNAVFOR le plus proche se situe à 1000 milles de distance, qui plus est accaparé par une autre mission: celle de l’escorte d’un navire du Programme Alimentaire Mondial (PAM). La frégate De Ruyter se trouve à 600 milles du New York Star, en Mer d’Arabie, lorsque l’alerte est déclenchée par le SSAS (2) du tanker. Il lui faut naviguer 22.00 à pleine vitesse pour rallier la zone d’intervention.

 

Dans ce genre de situation, tout ce qui peut faire gagner du temps est capital. La “citadelle” désigne le centre nerveux d’un navire, à savoir son château et la passerelle lorsque ces deux endroits ont subi des aménagements permettant à l’équipage de s’y replier dans une sécurité relative, le temps que les secours interviennent. La passerelle étant le lieu où se trouvent les appareils de commandement du navire, il est important qu’elle tombe le plus tard possible aux mains des pirates. Plus long sera le temps où l’équipage pourra exercer son contrôle sur la navigation du bâteau (et ses moyens de communication), plus ce temps jouera contre les pirates même montés à bord.

 

Pour que la citadelle fonctionne, il faut bien évidemment que les armateurs en acceptent le principe, que les équipages soient entraînés à réagir dans ce contexte, et qu’ils en aient aussi le temps. Techniquement, le navire doit subir une transformation: les points de passage obligés au château et à la passerelle devant être réaménagés et renforcés. La passerelle, en elle-même, peut recevoir des tôles doublées jusqu’à 10 mm d’épaisseur et des vitres à l’épreuve des balles.

 

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La frégate néerlandaise De Ruyter F804 de la classe des Sept Provinces

 

Sur le Beluga Nomination, la citadelle n’a pas changé le cours des événements (3). Qui plus est, les armateurs et commandants des navires de commerce semblent partagés quant à la mise en oeuvre de ces citadelles. Pour certains, le calibre 7,62 M 43 (7,62 x 39 mm) des Kalashnikov vient rapidement à bout des serrures et verrous, ainsi que les RPG 7. Ces derniers étant des armes antichars d’origine, ils sont par définition conçus pour pénétrer les blindages donc, a fortiori, des tôles fussent-elles renforcées. On pourra, cependant, rétorquer qu’utiliser un RPG dans un lieu confiné et cloisoné comme la coursive d’un navire n’est pas une bonne idée, l’arme – comme la plupart des lance-roquettes – nécessitant un dégagement de plusieurs mètres à l’arrière du tube. Par ailleurs, l’impact, s’il se fait à quelques mètres de distance d’une porte ou d’une cloison, comporterait de graves risques pour le tireur lui-même.

 

La solution pour forcer une citadelle ressemblerait davantage à une charge d’explosif comme les forces spéciales ont l’habitude d’en utiliser pour forcer les portes plus ou moins blindées. C’est cette option qui, semble t-il, a été utilisée sur le Beluga Nomination. Sur le New York Star, en revanche, la citadelle a joué son rôle, retardant suffisamment les pirates le temps que le De Ruyter puisse lancer l’assaut héliporté. Quoi qu’il en soit, les faits nous montrent une fois de plus qu’il n’existe pas de parade absolue devant un abordage de vive force. Si l’existence d’une citadelle et du SSAS sont des solutions non négligeables, la proximité d’unités militaires, et leur capacité à déployer très rapidement des unités de commandos, restent indispensables pour dissuader ou neutraliser une force pirate.

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(1) Le destroyer russe Admiral Vinogradov 572. Spécialisé dans la lutte anti-sous-marine, l’Admiral Vinogradov appartient à la classe Udaloy, celle-ci correspondant aux destroyers américains de la classe Spruance.

(2) Le SSAS ou Ship Security Alert System est un système d’alerte silencieux monté à bord des navires marchands. Il se présente sous la forme d’un coffret électronique et d’une antenne, activés à partir de deux boutons: l’un situé obligatoirement sur la passerelle du navire, le second en un lieu choisi par l’armateur. Il faut une pression de 30 secondes sur l’un de ces deux boutons pour activer un signal d’alerte immédiatement relayé par satellite, et transmis à l’autorité de sécurité située à terre.

(3) La citadelle du Beluga Nomination a, cependant, tenu deux jours avant de céder, d’où l’actuelle polémique en Allemagne sur la passivité des forces militaires durant ces deux jours.

 

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