3 avril 2011 7 03 /04 /avril /2011 09:30

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Si la résolution 1973 votée par les Nations-Unies a permis une intervention militaire qui a sauvé in extremis la rébellion anti-kadhafiste, elle montre aussi toute la complexité d’une gestion de crise à notre époque. Une gestion de crise qui semble poser plus de problèmes qu’elle n’apporte de solutions au-delà d’une équation en apparence simple: renversement du “Guide” = ouverture démocratique. Une équation qui pourrait cependant devenir rapidement simpliste si elle occultait la difficulté actuelle des gouvernements occidentaux à saisir les véritables contours de l’opposition au Colonel KADHAFI; sa nature profonde alors que la Libye est connue depuis longtemps comme étant une des bases d’Al Qaida au Maghreb (1).

 

En fait, rien n’est simple et les faits peuvent être analysés de manière paradoxale, que l’on suive le temps et les logiques des chanceleries, ceux des médias ou des cultures (2) que la crise fait s’affronter simultanément. De ces trois points de vue, rien n’est pareil, tout diffère, et le préjudice infligé à l’intelligence de la situation n’est pas à l’honneur de notre démocratie moderne. 24.00 à peine après son intervention, voilà que des voix s’élèvent pour critiquer la coalition et faire valoir soit le non respect de ladite résolution 1973, soit une interprétation contradictoire de cette dernière. Une semaine plus tard, des expressions comme “enlisement” ou “impasse stratégique” commencent à fleurir dans la presse et ailleurs… Si une coalition est effectivement à l’oeuvre en Libye - plus ou moins bien cimentée par la résolution onusienne votée le jeudi 17 mars 2011 -, on aurait cependant tort de n’y voir qu’une seule opération militaire. En fait, ce que les médias décrivent comme l’opération "Odyssey dawn", n’est qu’une opération parmi plusieurs autres dont les objectifs diffèrent sensiblement. D’où le flou quant à la vision et à la conduite stratégique de l’ensemble.

 

1- “Odyssey dawn” est l’opération militaire visant à instaurer une “No Fly Zone” (NFZ) – comprendre  une zone d'interdiction aérienne permettant le contrôle de l’espace aérien par la coalition - au-dessus de la Libye afin de protéger la population civile de toute attaque de l’aviation kadhafiste. Cette dernière est équipée d'un matériel d'origine essentiellement russe: chasseurs MIG 21 (code OTAN Fishbed), MIG 23 (code OTAN Flogger) et MIG 25 (code OTAN Foxbat), Sukhoï 17 (code OTAN Fitter) et Sukhoï 24 (code OTAN Fencer), et bombardiers TU-22 (code OTAN Backfire).  À cela ajoutons quelques chasseurs Mirage F1 de fabrication française, ce qui porte l'ensemble de l'aviation libyenne à un peu moins de 400 appareils. Ces derniers étant cependant surclassés par  les avions et la qualité des pilotes occidentaux, beaucoup d'entre eux n'étant plus en état de vol du fait de multiples problèmes de maintenance, "Odyssey dawn" est actuellement un succès tactique pour les forces de la coalition.

 

2- L’établissement de la NFZ supposant la destruction des moyens anti-aériens sol-air, et certaines populations civiles étant aussi directement menacées par les troupes du Colonel KADHAFI, la résolution 1973 a également prévu la protection de zones civiles par “tous les moyens nécessaires.” Dès le premier jour, les frappes aériennes se sont donc appliquées à des objectifs militaires au sol alors qu’il n’y avait aucun combat dans les airs. Confondue avec Odyssey dawn, cette opération de protection des populations et des zones civiles est appelée “Harmattan” pour la France et “Ellamy” pour la Grande-Bretagne, les deux principales puissances européennes intervenant directement. Pour l’instant, la protection des populations civiles fait l’unanimité, mais qu’en sera t-il si l’insurrection parvient à investir les fiefs kadhafistes déclenchant une répression en sens inverse sur les populations fidèles au “Guide suprême”?

 

3- Au large de la Libye a été déclenchée une troisième opération militaire destinée à imposer un embargo sur les armes à destination du Colonel KADHAFI. C’est l’opération “Unified protector”.

 

4- Une quatrième opération est organisée afin d’apporter un soutien humanitaire soit direct, soit indirect (en aidant les organisations internationales et ONG). Mise sur pied par l’Union européenne, elle a reçu pour nom “EUFOR Libya”.

 

5- “Hermes” est la cinquième opération destinée à contrôler les flux de migrants occasionnés par le conflit, et qui emprunteraient la voie maritime. Elle s’inscrit dans le dispositif européen FRONTEX dont la vocation est de renforcer la sécurité et la coopération opérationnelle aux frontières de l’UE.

 

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Augusta bay (Italie) le jeudi 24 mars 2011. Le Général américain Carter F. HAM commandant l'US AFRICOM, monte à bord de l'USS Mount Withney (LCC/JCC 20), le bâtiment de commandement américain en Méditerranée. Les frappes en Libye dépendant de son théâtre d'opérations, le Général HAM rencontre le Vice-amiral Harry B. HARRIS (ci-dessous au centre) afin de discuter de la planification des opérations. L'Amiral HARRIS commande la composante navale de l'opération "Odyssey dawn" et coordonne, en fait, les frappes aériennes comme navales dont plus de 50% sont assurées par les Américains au moins jusqu'au 31 mars

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Présentées ainsi les choses pourraient paraître encore simples, mais c’est qu’il ne faut pas oublier que pour chaque opération sont définis un cadre juridique, une autorité politique et un commandement militaire. Or, ce sont souvent les mêmes hommes avec les mêmes structures et les mêmes moyens – car ces derniers ne sont pas illimités loin de là -, qui sont à la manoeuvre d’une opération à une autre sur des objectifs différents… Ainsi, un même bâtiment de guerre pourra se trouver sur zone affecté à plusieurs missions différentes, et les chaînes de commandement mêlant à la fois les structures de commandement à la fois nationales, otaniennes et étatsuniennes s’entrecroiser. Lesdites structures renvoyant à des autorités politiques différentes, devant décider en temps réel d’une situation…

 

La France a, dans un premier temps, fait savoir sa volonté de tenir l'OTAN en deuxième rideau. La prédominance de l’Alliance atlantique, selon elle, donnerait à l’intervention libyenne une coloration trop nettement occidentale de nature à compromettre l’équilibre des relations avec le monde arabe, dont l’adhésion aux frappes aériennes est fondamentale. Un monde arabe prompt à basculer idéologiquement dans une perspective historique qui ramènerait les faits contemporains au colonialisme ou aux croisades.

 

Force, cependant, est de constater que les États-Unis ont souhaité dès le départ se désengager le plus rapidement de la crise libyenne. Dès cette semaine, les frappes aériennes et navales devraient commencer à décroître, pour laisser aux forces américaines un rôle de soutien plus affirmé (ravitaillement aérien et guerre électronique), au détriment d’un rôle de combat direct. Ce basculement n’empêcherait pas un retour offensif si la situation le réclamait, mais dans l’immédiat elle oblige l’opération "Odyssey dawn" à évoluer d’autant plus que c’étaient les Américains qui, jusqu’à présent, assuraient plus de 50% des frappes.

 

Ni la France ni la Grande-Bretagne, pourtant les deux pays européens les plus capables en la matière, ne sont en mesure de mettre sur pied un commandement de coalition aussi important, qui suppose l’unité d’action et le regroupement des efforts, la circulation des informations en temps réel de manière sécurisée afin d’éviter les accidents et les erreurs, un accès à un renseignement fiable... Bref, d’imposer une culture de travail commune. Les États-Unis se désengageant, seul l’OTAN peut offrir cette capacité de commandement intégré, à vrai dire unique au monde. Entériné dimanche 27 mars, le transfert du commandement de l’opération de l'US AFRICOM à l’OTAN est donc passé dans les faits ce jeudi 31. “Odyssey dawn” est devenue l’opération “Unified protector”, nom de code d’origine de l’embargo désormais étendu pour trois mois à l’ensemble des opérations militaires (NFZ, protection des populations civiles et embargo).

 

La France a réussi à imposer un groupe de contact dont la première réunion s’est tenue à Londres mardi dernier. Ce groupe de contact constituera l’autorité politique chargée du pilotage de l’opération militaire dans laquelle l’Alliance atlantique est en quelque sorte la cheville ouvrière. Quoi qu’il en soit et quel que soit le montage, la crise libyenne ne pourra mieux montrer la grande faiblesse, si ce n’est l’échec d’une Europe de la Défense. Incapable de parler d’une même voix, minée par une absence patente de volontarisme qu’illustrent entre autres les baisses drastiques des budgets militaires dans un monde qui réarme de manière accélérée (3), privée d’une capacité de commandement intégré comme de moyens logistiques à la hauteur de ses ambitions mondiales, l’Union européenne dépend encore très largement de l’OTAN – donc des États-Unis – pour sa Défense comme pour l’affirmation de ses valeurs.

 

Général Charles BOUCHARD

C'est un général d'aviation canadien, Charles BOUCHARD, qui prend désormais le commandement de l'opération "Unified protector" à la tête de l'Allied Joint Forces Command (AJFC). L'AJFC est le grand commandement interarmées de l'OTAN situé à Naples, mais les opérations aériennes sont coordonnées du Combined Air Operations Center n° 5 (CAOC-5) de Poggio Renatico non loin de Bologne. Jusqu'au jeudi 31 mars, c'était le CAOC de Ramstein (Allemagne) commandé par le Major général Margaret H. WOODWARD qui prenait en main les opérations en Libye

 

(1) Cf.  Combating Terrorisme Center at West Point, “Al-Qaida’s foreign fighters in Iraq. A first look at the Sinjar records”, Harmony project, 2008, 31 p. Le rapport Sinjar a été établi à partir de 700 documents recueillis en Irak en décembre 2007 par les Américains. Il a permis de déterminer le parcours de combattants étrangers se réclamant du djihad international (origines, motivations, filières…).

(2) Par culture nous entendons les différences d’approche – essentiellement liées à l’Histoire - entre les pays européens et les États-Unis, entre les pays européens eux-mêmes, mais aussi entre les pays occidentaux et le monde arabe.

(3) Les coupes budgétaires au sein de l’armée britannique illustrent de manière spectaculaire cette tendance inquiétante, où des soldats servant actuellement en Libye - voire en Afghanistan – seraient susceptibles d’être licenciés d’ici le mois de septembre. Le licenciement d’élèves-pilotes en fin de formation, avait déjà provoqué une polémique outre-Manche en février dernier…

 

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