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DAVID GALULA: “LE CLAUSEWITZ DE LA CONTRE-INSURRECTION”


David Galula, Élève officier à Saint-Cyr en 1939 (source: Musée du Souvenir. Écoles de Saint-Cyr Coëtquidan)


L’itinéraire d’un officier français


    David Galula est originaire d’Afrique du Nord. Il est né à Sfax (Tunisie) en 1919 et est de confession juive. En 1939, il s’engage dans l’Armée de Terre et choisit la voie de l’École Spéciale Militaire de Saint-Cyr. Sa promotion est la 126e, celle “De l’Amitié franco-britannique”, mais il n’a pas le temps de finir sa scolarité que la Deuxième Guerre mondiale éclate. Affecté au Maroc, il assiste à la défaite et son rapatriement à Aix-en-Provence - où a été réinstallée l’ESM de Saint-Cyr - sera de courte durée. Juif, Galula est radié des cadres de l’armée le 2 septembre 1941.

    L’antisémitisme du gouvernement de Vichy le contraint à fuir la France pour se réfugier en Afrique du Nord en juillet 1943. Le Général Henri Giraud le réintègre alors dans l’armée. Dès lors, le Lieutenant David Galula participe à tous les combats de la Libération jusqu’en 1945. Blessé à l’île d’Elbe, il est cité à l’ordre du Corps d’Armée et est déjà distingué par ses supérieurs comme un officier “très vif, mais toutefois trop mobile” (1). Nous approchons, ici, l’une des caractéristiques fondamentales de Galula - et qui ne cessera de s’affirmer tout au long de sa carrière militaire - à savoir une originalité et une liberté intellectuelle qui devaient le mettre en décalage si ce n’est en porte-à-faux avec l’institution militaire.

    Avec la fin du conflit mondial - et du fait de sa connaissance de la langue chinoise -, il est très rapidement engagé sur le théâtre d’opération d’Extrême-Orient notamment en Chine où la guerre civile fait rage. Galula est alors l’un des rares officiers occidentaux à voyager en Mandchourie intérieure. Capturé et relâché par les communistes, il fut un observateur particulièrement attentif de la victoire de Mao Tsé-Toung. De retour en Chine au sein de la Mission militaire française, il y restera cinq années au cours desquelles il étudiera de près l’organisation militaire chinoise, ainsi que l’idéologie communiste envers laquelle il vouait une profonde aversion.

    Il retrouve le communisme en Grèce où il sert comme observateur des Nations-Unies en 1949. Cependant et contrairement à l’expérience chinoise, il assiste cette fois à l’échec de la guerre insurrectionnelle déclenchée par les communistes grecs. Profondément sensibilisé aux guerres révolutionnaires et subversives, dont il perçoit désormais l’ampleur à la lumière de la Guerre froide et de la décolonisation, il commence à en dégager des contre-principes théoriques qu’il va pouvoir expérimenter durant la Guerre d’Algérie à partir de 1956.

    Confrontée à un véritable conflit insurrectionnel et asymétrique (2) en Algérie, la France va tenter d’y faire face avec une réponse militaire classique, mais également avec une action sociale aussi originale qu’elle sera dangereuse pour le FLN. C’est ici que Galula va donner la pleine mesure de sa réflexion et de ses capacités, d’abord comme commandant de la 3e compagnie du 45e Bataillon d’Infanterie coloniale puis en tant que commandant en second de ce même bataillon. Il obtient ainsi de remarquables résultats en pacifiant le quartier du Djebel de Mimoun, en Grande Kabylie, dont il a la charge. La citation qu’il reçoit à cette occasion fait état de “méthodes originales” qui ont “réussi à amener la majorité d’une population hostile à une position favorable à notre politique” (3). Dans ce type de conflit - et par de tels mots - l’armée française commençait à percevoir la valeur de l’un des siens. Deux autres citations devaient suivre en 1956 et 1957.

Le théoricien de la contre-insurrection

    On le comprendra, David Galula fut bien plus qu’un officier d’Infanterie. Il fut, certes, un soldat forgé dans le feu de la guerre, mais il fut aussi un témoin sensible et éveillé de son époque. Ses qualités intellectuelles et son ouverture d'esprit, renforcées par ses expériences, lui permirent de bâtir une véritable théorie de la contre-insurrection qu’il exprima dans deux ouvrages: “Pacification in Algeria, 1956-1958” et, surtout, “Counterinsurgency warfare. Theory and practice”. Galula prolongea ainsi ses compétences et ses expériences militaires dans une véritable réflexion théorique et stratégique.


Le Colonel Roger Trinquier (1908-1985)

   

    Il n’est, cependant, pas le seul à réfléchir sur la manière de tenir en échec une insurrection, et de triompher dans une guerre subversive. Le Colonel Roger Trinquier avait également écrit un livre sur le sujet: “La guerre moderne” paru en 1961. Dans ce livre, Trinquier préconisait le retournement des méthodes utilisées par l’ennemi contre ce même ennemi. Celui-ci ne devant plus être considéré comme un ennemi au sens classique du fait de son recours à la guerre révolutionnaire et asymétrique. L’usage de la terreur et de la torture devenait donc parfaitement légitime. Réduire la pensée de Trinquier à la terreur et à la torture serait, cependant, excessif car l’officier intègre également une action psychologique et politique à sa stratégie avec le développement de “hameaux stratégiques” dont les Américains reprendront le concept durant la Guerre du Vietnam. Cette action est toutefois périphérique et non centrale dans sa pensée.

    Galula va davantage insister sur ces derniers facteurs, qu’il place d’emblée au coeur de sa stratégie. Dans un premier travail resté longtemps dans les archives de la Rand Corporation, “Pacification in Algeria, 1956-1958”, Galula énonce les principes de la lutte contre-insurrectionnelle, illustrés à l’aune de son expérience algérienne. Selon lui et avant toute chose, il y a une urgente nécessité pour les armées occidentales de se donner un corps de doctrine contre-insurrectionnel. Le vide intellectuel de la pensée militaire à cet endroit est patent au moment où le monde de la Guerre froide et de la décolonisation voit un nombre important de conflits subversifs et asymétriques s’ouvrir. Or, si d’une manière générale les armées occidentales disposent de la puissance conventionnelle, elles sont paradoxalement exposées à la défaite faute de ne pas comprendre les luttes dans lesquelles elles sont engagées. C’est dans cette perspective que Galula tente d’élaborer cette “boussole conceptuelle” qui fait défaut à la pensée stratégique occidentale (4).

    “Pacification in Algeria, 1956-1958” est bientôt prolongé par un véritable traité sur le sujet. Dans “Counterinsurgency warfare. Theory and practice” Galula refuse la violence massive que Trinquier préconise systématiquement. Cette violence ne rapproche pas les populations de l’autorité. Bien au contraire, elle les rend plus vulnérables à la propagande révolutionnaire qui profite alors de son caractère aveugle pour miner l’autorité établie. La violence engendrée par les opérations militaires classiques sont donc contre-productives dans une guerre asymétrique, et le coeur du problème est la LÉGITIMITÉ qu’il faut conquérir et enlever aux révolutionnaires et "aux insurgés" (5). Seule cette légitimité pourra détacher les populations de ces derniers, lesquels - mettant en pratique la stratégie de Mao Tsé-Toung – se cachent et évoluent en leur sein “comme un poisson dans l’eau”.

    Il faut donc s’attacher les populations afin d’isoler l’insurrection, et faire naître un parti loyaliste qui - sur la durée - pourra soutenir le plus efficacement l’autorité en place contre la contagion révolutionnaire. On comprendra donc que pour Galula, l’essentiel de l’action sera avant tout politique, psychologique et policière, plutôt que militaire au sens conventionnel du terme. Certes, il ne faudra pas hésiter à employer des moyens militaires lourds pour contrer toute offensive majeure de l’insurrection (6), mais le plus important réside dans un maillage serré et durable du territoire et des populations. Ces dernières doivent être plus que jamais protégées, car sans elles aucune victoire n'est possible.

    Dans ses deux ouvrages, David Galula expose de manière claire et concise ses grands principes (7):

1- Le grand danger à ne pas percevoir à temps les signes avant-coureurs d’une insurrection.
2- Les insurgés chercheront surtout à opérer en milieu urbain afin de profiter des densités démographiques pour se cacher. Ces densités sont aussi propices à l’amplification psychologique de leurs actions.

3- Il faut séparer la population des insurgés, ou du moins éviter à tout prix de se les aliéner.
4- Les femmes jouent un rôle très important (notamment en milieu musulman). Il ne faut pas les négliger et, au travers d’une politique habile d’émancipation, les retourner contre l’insurrection.

5- La police joue un rôle plus important dans la lutte contre-insurrectionnelle que les actions militaires classiques. Il faut cependant fermer les frontières du territoire sur lequel opèrent les insurgés.
6- La décapitation de la direction d’une insurrection est insuffisante pour en venir à bout. Galula s’appuie, ici, sur l’exemple algérien où la capture des 5 principaux chefs du FLN (dont Ahmed Ben Bella) ne parvint pas à détruire un mouvement de toute manière mal hiérarchisé.
7- Information et propagande sont fondamentales pour ne pas laisser les insurgés occuper ces mêmes terrains. En cas de défaut sur ce plan, les effets pourraient être désastreux non seulement sur le théâtre d’opération mais également dans les pays démocratiques concernés par le conflit du fait du retournement possible de leur opinion publique.
8- Il ne faut pas s’aligner sur le même niveau de violence que les insurgés, et refuser la spirale perverse du cycle terrorisme, torture, répression. En ce sens, Galula s’éloigne des positions de Trinquier et préconise, contrairement à ce dernier, un traitement humain des prisonniers insurgés.

L’oubli français et la reconnaissance américaine

    À la lumière des conflits de la deuxième moitié du XXe siècle et de l’actualité immédiate, les conclusions de Galula peuvent nous paraître aujourd’hui singulièrement pertinentes. Pourtant au fait de la valeur d’un tel officier, l'Armée française ne sut cependant pas lui donner la place qu’il méritait. Il est connu que l’institution militaire peine à valoriser le caractère atypique, non conventionnel, voire progressiste des siens. Qu’elle freine trop souvent les initiatives jugées “débordantes” car non conformes à ses schémas de pensée. L’histoire de David Galula illustre on ne peut mieux de tels blocages mentaux et culturels, malheureusement encore présents.

    Ce n’est donc pas de l’Armée française que Galula devait recevoir la reconnaissance logique et attendue - et encore moins la consécration - mais d’une autre armée. Désigné pour enseigner son expérience de la guerre contre-insurrectionnelle à des officiers américains dans le cadre de l’OTAN, Galula est envoyé à Norfolk en Virginie, à la fin de l’année 1959, afin de suivre les cours de l’Armed forces staff college. Les contacts qu’il noue à cette occasion ainsi qu'une ouverture d’esprit qu’il ne trouve pas en France, le décident à prolonger cette expérience américaine. De retour, il souhaite son détachement comme “visiting fellow” à Harvard, mais se heurte au refus de sa hiérarchie. Il demande donc une mise en disponibilité de 3 ans, ce qui devait correspondre à une mise à la retraite anticipée.

    En effet, David Galula ne reviendra pas dans l’Armée française. Un dernier avis de notation le concernant dira de lui: “esprit vif et bouillonnant, parfois un peu brouillon mais toujours efficace. Ne manquant ni d’initiative, ni d’originalité, Galula gagne à ne pas être bridé. [Il est] à ne pas perdre de vue dans l’intérêt de l’armée” (8). Encore de nos jours, et quarante ans après sa disparition, ce propos résonne comme un terrible aveu d’échec pour la communauté militaire française qui, tout en reconnaissant la grande valeur de l’un des siens, ne sut le retenir nonobstant ses résultats obtenus au sein du 45e Bataillon d’Infanterie coloniale.

    C’est donc aux États-Unis que Galula va s’installer pour quelques années, et où il va écrire ses deux principaux ouvrages. Accueilli favorablement par un public qui commence à s’intéresser de près aux événements vietnamiens, Galula est considéré comme le spécialiste de la guerre contre-insurrectionnelle. Son aversion du marxisme est également mieux reçu aux États-Unis qu'en France où la force du parti et des idées communistes sont davantage prégnants. Il enseigne comme chercheur associé à l’Université d’Harvard. Les 16 et 20 avril 1962, il est invité à un colloque organisé par un “think tank” américain: la Rand Corporation. C’est au cours de ce colloque qu’il est particulièrement remarqué par un membre de la Rand, Stephen T. Hosmer, qui l’invita à venir travailler pour lui. L’année suivante Galula publiait “Pacification in Algeria, 1956-1958”. En 1964, il publie “Counterinsurgency. Theory and practise”.

    En juin 1968, Galula, revenu en France, disparaît. Il meurt à Arpajon dans l'Essonne à l’âge de 49 ans. Ses travaux ont été publiés en anglais et sont alors quasiment inconnus dans son pays d’origine. Un homme va beaucoup oeuvrer pour le ramener sur le devant de la scène, et lui redonner une actualité singulière: c’est le Général David Howell Petraeus, commandant en chef de la Force Multinationale en Irak à partir de 2007.

Le Général Petraeus a effectué deux séjours en Irak, où il a commandé la Force Multinationale en Irak lors du "surge" de 2007. Considéré comme un "warrior scholar" au sein de la communauté militaire américaine, il a beaucoup étudié les guerres insurrectionnelles. On lui doit en grande partie la réhabilitation des travaux de David Galula

    Alors qu’en France, il est de bon ton de gloser sur les échecs américains, notamment le conflit vietnamien et celui en Irak que d’aucuns aimeraient considérer d’ores et déjà comme une défaite annoncée, la communauté militaire américaine a opéré, durant ces dernières décennies, un véritable travail de fond et de renouveau doctrinal quant à l’approche des guerres insurrectionnelles et asymétriques. Elle le fait sans préjugé et avec un pragmatisme qu’il serait souhaitable de rencontrer plus souvent au sein de l’institution militaire française.


    N’en déplaisent à ceux qui, depuis 2003, ont fait flèche de tout bois à vouloir comparer la Guerre du Vietnam à celle qui se livre en ce moment même en Irak, les deux conflits ne se ressemblent guère. En Irak, les Américains ont réussi en partie à faire ce que Galula préconisait, à savoir retourner de manière active une partie de la population contre l’insurrection. Il est vrai que la violence aveugle des djihadistes les plus convaincus, ainsi que des négociations à coup de dollars ont aussi beaucoup joué. Cependant dans le cadre du “surge” de 2007, le Général Petraeus a rallié la majorité des populations sunnites au gouvernement de Nouri Al-Maliki, les détachant de l’insurrection et d’Al-Qaida. Ce ralliement a produit des résultats spectaculaires comme le mouvement du “Réveil des tribus”, dont les milices (“Les Fils de l’Irak”) ont appuyé très efficacement les forces de la coalition contre Al-Qaida. En 2008, Al-Qaida est chassée de la province d’Al-Anbar ainsi que de Bagdad, et se trouve pourchassée aux confins du pays kurde au Nord-Est de l’Irak. La situation irakienne de 2008 n’est plus celle de 2003-2006, quand bien même Petraeus reconnaît-il lui-même que “la situation reste fragile et réversible” (9).

    En attendant la suite d’une Histoire encore en cours d’écriture, force est de constater que le Général Petraeus - que d’aucuns aiment à railler de ce côté de l’Atlantique (10) - a été un lecteur assidu de David Galula. Il en a retenu la quintessence, l'adaptant aux défis que l’armée américaine doit actuellement affronter en Irak et en Afghanistan.


Conclusion: David Galula et David Petraeus

    “Counterinsurgency. Theory and practise” est enfin traduit et publié en France en 2008 grâce au travail du Chef d'Escadron Philippe de Montenon. Il était plus que temps!

    De formation classique et alors que rien ne le prédisposait au départ à s'émanciper des schémas militaires intellectuels admis, David Galula nous livre le message selon lequel une insurrection n’est pas une fatalité. Une démocratie peut vaincre dans une guerre révolutionnaire à condition qu’elle comprenne parfaitement la nature de l’adversaire qu’elle combat. À condition aussi qu’elle accepte de se donner les moyens de vaincre dans un contexte d’asymétrie, ce qui demande du temps, des hommes et - surtout - une adhésion de son opinion publique. Pour conduire cette analyse, Galula propose des outils conceptuels à la fois théoriques et pratiques qui, assemblés, donnent lieu à une véritable stratégie contre-insurrectionnelle. Ce message ne pouvait qu’attirer l’attention des militaires américains dans le contexte de l’après Vietnam, de l’Irak et de l'Afghanistan actuels.

    De retour de son premier séjour d’Irak (2003-2004) - où il se distingue déjà des autres généraux américains par les succès de sa politique pacificatrice dans le Nord du pays -, Petraeus reçoit le commandement, en 2005, de l’US Army Combined Arms Center de Fort Leavenworth dans le Kansas. Ce centre héberge entre autres le Command and General Staff College (CGSG) qui n’est autre chose que le think tank de l’US Army (11). Il forme chaque année 1200 stagiaires. C’est au sein de ce creuset de la pensée stratégique américaine que Petraeus va imposer les principes de David Galula, rendant la lecture de “Contre-insurrection. Théorie et pratique” obligatoire. Dans le même temps, il supervise un manuel de doctrine en matière de contre-insurrection (Counterinsurgency Field Manual - COIN FM) qui est publié en décembre 2006. Une grande partie des idées de Galula sont reprises et adaptées dans ce manuel.

    Si la pression des événements irakiens et afghans prédispose la communauté militaire américaine à redécouvrir avec une certaine acuité la “boussole conceptuelle” de Galula, toujours est-il que c'est cette communauté qui répare dans le même temps une profonde injustice. Alors qu’il reste très largement ignoré en France, David Galula est, aujourd’hui, considéré comme l’un des plus grands stratèges militaires français du XXe siècle aux États-Unis où la qualification de “Clausewitz de la contre-insurrection” par Petraeus et Nagl lui a été attribuée.

    Il n’est pas ainsi sans ironie de voir un Général américain rendre, aujourd’hui, le plus grand hommage à la fois par le verbe (12) et par l’action à un Lieutenant-Colonel qui fut rejeté en tant que juif par l’armée française de 1941 avant d’être marginalisé intellectuellement par celle qui, quelques années plus tard et paradoxalement, venait d'affronter le Viet-Minh et le FLN.



LE GÉNÉRAL D’ARMÉE DAVID HOWELL PETRAEUS (1952-)


    Le Général David Howell Petraeus est né le 7 novembre 1952 d’une famille d’origine néerlandaise, et qui émigre aux Etats-Unis dans les années 1940. Il entre dans l’US Army (infanterie) en 1974, et est diplômé de l’Académie de West Point. Brillant et cultivé, titulaire d’un doctorat en Relations internationales sur « Les leçons de la Guerre du Vietnam pour l’US Army » (Princeton, 1987), Petraeus fait figure d’intellectuel dans le milieu des généraux américains.

    En mars 2003, il commande la
101st Airborne Division (« Screaming eagles »), qui s’empare de Bagdad pour ensuite être envoyée dans le Nord de l’Irak, aux confins du Kurdistan et de la Syrie. Jusqu’en février 2004, il met en oeuvre une stratégie qui préserve cette région de l’embrasement que connaissent au même moment les autres provinces irakiennes. Face à une situation tout aussi difficile qu’ailleurs (Mossoul est un bastion du parti Baas), Petraeus agit systématiquement de manière à ne pas s’aliéner les esprits.

    Pour lui, la chose la plus pressante est de combler le vide politique sans pour autant tomber dans le piège de l’administration directe. Sa première action sera donc d’organiser des élections locales. Dans un second temps, il relance l’économie de la région, créant un fonds spécial à partir de l’argent confisqué aux baasistes, négociant avec les Syriens la fourniture en électricité pour les localités frontalières. Pendant ce temps, ses soldats réparent les infrastructures, et les écoles. L’opération « Démocratie 101 » révèle le talent d’un véritable gouverneur.

    En février 2004, David Petraeus quitte le commandement de la 101e pour accomplir une nouvelle mission. Il doit diriger l’équipe chargée de former la nouvelle armée irakienne. Petraeus privilégie l’intégration de petites unités américaines dans les bataillons irakiens afin de les encadrer au plus près, et d’en améliorer l’efficacité. Son action est cependant contrariée par l’Administrateur civil de l’Irak :
Paul Bremer. Ce dernier - pressé de liquider l’ancienne armée baasiste - va contribuer à alimenter et structurer la première guérilla anti-américaine. Brutalement démobilisés, de nombreux officiers de Saddam Hussein iront donner à la guérilla ses premiers cadres.

    En 2005, Petraeus quitte l’Irak pour prendre le commandement du US Army Combined Arms Center à Fort Leavenworth. Ce centre est le « think tank » de l’armée américaine. Le Général profite de ce retour aux Etats-Unis pour superviser un manuel de contre-insurrection, qui sera publié en décembre 2006. Petraeus y élabore une théorie, à destination de l’US Army et du Corps des Marines, qui revisite la doctrine en la matière de l’armée américaine. Cette doctrine dite COIN (acronyme pour Counter-Insurgency) propose de résoudre la contradiction entre la nature coercitive propre à toute stratégie de contre-insurrection et le discours démocratique de la diplomatie américaine.

    Le COIN FM (Counterinsurgency Field Manual) du Général Petraeus s’appuie largement sur les expériences historiques de la Grande-Bretagne en Afghanistan et en Malaisie, de la France en Algérie et des États-Unis au Vietnam. David Galula exerce une profonde influence sur la doctrine COIN qu’il supervise et qui place au centre de sa réflexion la dimension fondamentale de la légitimité du gouvernement pour lequel les Américains se battent. Ce gouvernement qui demande l’aide des Etats-Unis (concept de « nation hôte ») doit être accepté par l'ensemble de la population, ce qui n’était pas le cas au Vietnam, et qui se joue en ce moment même en Irak.

    La clé de la victoire réside, donc, dans la protection de la population civile qui, en retour, produit une adhésion qui légitime le pouvoir politique alors en place et soutenu par les États-Unis. La dynamique démocratique devient dès lors possible. Une telle stratégie nécessite un déploiement équilibré de moyens à la fois militaires et non militaires. Si l’armée américaine est trop directement impliquée dans la stratégie COIN, elle risque de priver le gouvernement de la nation hôte de sa légitimité démocratique.

Le Général Petraeus avec  le Brigadier-Général Abdullah commandant la 4e Brigade de la 1ère Division irakienne dans le quartier de Rusafa (Bagdad Est) en avril 2008

    Petraeus prend le commandement de la Force Multinationale en Irak au début de l’année 2007, et parvient à stabiliser momentanément le pays. Le nombre d’attentats et de soldats tués est en net recul depuis sa prise de commandement. Mais alors que la lutte armée entre Chiites menace à nouveau, il est nommé par
George W. Bush Commandant du CENTCOM - le grand commandement régional qui va de la corne de l’Afrique jusqu’en Asie centrale – en remplacement de l’Amiral William J. Fallon. Petraeus qui aura, cette fois, à gérer le théâtre d’opération afghan en plus du théâtre irakien devrait entrer en fonction au mois d’octobre 2008. C’est son second en Irak, le Lieutenant-Général Raymond T. Odierno qui le remplace à la tête de la Force Multinationale.


Notes

(1) Cf. GALULA (David), Contre-insurrection. Théorie et pratique, Paris, Économica, 2008, p. XVIII.
(2) Cf. “Les conflits asymétriques opposent des adversaires dont les logiques de guerre sont différentes. Outre les équipements, les structures et des méthodes différentes, la nature des objectifs diffère fondamentalement. Alors que dans le conflit “classique” la victoire militaire doit conduire à la victoire politique, c’est l’inverse qui est le plus souvent vrai dans le conflit asymétrique. L’affrontement a lieu sur le terrain politique ou social, davantage que sur le terrain militaire.” In BAUD (Jacques), La guerre asymétrique ou la défaite du vainqueur, Éditions du Rocher, 2003 p. 84.
(3) Cf. GALULA (David), Contre-insurrection. Théorie et pratique, op. cit. p. XIX.
(4) Cf. Ibid. p. 6.
(5) Cf. Ibid. p. 8. Dès l’introduction de son ouvrage l’auteur défini l’emploi des termes qu’il utilisera par la suite. Il oppose ainsi “l’insurgé” et son action (l’insurrection) au “loyaliste” et son action (la contre-insurrection). Pour Galula, “la guerre révolutionnaire [est] le choc entre l’insurrection et la contre-insurrection”.
(6) Cf. Ibid. p. XII. Pour l’auteur, le combat militaire contre l’insurrection ne devrait constituer que 20% d’une stratégie fondamentalement politique dans son essence.
(7) Cf. HOFFMAN (Bruce), “Pacification en Algérie 1956-1958”, in Défense et Sécurité Internationale, 32, décembre 2007, pp. 48-51.
(8) Cf. GALULA (David), Contre-insurrection. Théorie et pratique, op. cit. p. XX.
(9) Cf. PETRAEUS (David H.), “Report to Congress on the situation in Iraq”, april 8-9, 2008.
(10) Cf. “Petraeus donne parfois l'impression de faire du Lyautey à la sauce numérique.” In DE LA GRANGE (Arnaud), “Le Général Petraeus, dernier atout de Bush en Irak”, Le Figaro du samedi 10 février 2007.
(11) Le CGSC est l’équivalent du Collège Interarmées de Défense (CID) qui se trouve à l’heure actuelle dans les murs de l’École militaire de Paris.
(12) Le Général David H. Petraeus et le Lieutenant-Colonel John A. Nagl ont préfacé la première édition française de “Contre-insurrection. Théorie et pratique” parue en 2008.


 

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