KEPEL (Gilles), Al-Qaida dans le texte. Ben Laden, Azzam, Zawahiri, Zarqawi : ce qu'ils ont vraiment dit et
écrit, Paris, PUF, 2e édition, 2008, 484 p.
Les auteurs : l'Institut d'Études Politiques de Paris
1- Thomas HEGGHAMER est doctorant à l’Institut d’Études Politiques de Paris (IEP) et chercheur à l’Institut norvégien de recherche sur la Défense.
C’est un spécialiste de l’islamisme.
2- Gilles KEPEL, professeur à l’IEP de Paris est spécialiste de l’Islam
contemporain. Directeur de la chaire Moyen-Orient Méditerranée de Sciences-Po Paris, il est l’un des plus grands spécialistes français et mondial reconnu sur les questions de l’Islam et de
l’Islamisme. Ces ouvrages ont rencontré un très large écho dans l'opinion publique : « Le Prophète et le Pharaon » (1993), « Jihad. Expansion et déclin de l’islamisme » (2000), « Fitna. Guerre au
cœur de l’Islam » (2004).
3- Stéphane LACROIX, est doctorant à l’IEP de Paris où il étudie les mouvements politiques en Arabie Saoudite.
4- Jean-Pierre MILELLI, agrégé d’arabe, est enseignant à l’IEP de Paris et traducteur de plusieurs travaux sur la question dont le livre de Peter L. BERGEN, « Guerre sainte multinationale »
(2001).
5- Omar SAGHI est doctorant à l’IEP de Paris. Il est spécialiste de l’Arabie Saoudite et de la littérature arabe contemporaine. Il a écrit « Figures de l’engagement » (2003).
Gilles Kepel, islamologue et Directeur de la
chaire Moyen-Orient Méditerranée de Sciences-Po Paris
Al-Qaida est avant tout une « vision du monde »
« Al-Qaida dans le texte » est un livre publié sous la direction de Gilles Kepel et de Jean-Pierre Milelli, et que nous présentons pour sa deuxième édition (2008). Cet ouvrage
qui rassemble les propos connus - et traduits de l’arabe - de quatre grandes figures d’Al-Qaida, a été réalisé par une équipe de professeurs et
de chercheurs travaillant pour la Chaire Moyen-Orient Méditerranée de Sciences-Po Paris. Tous se sont consacrés à l’étude de l’islamisme depuis de nombreuses années, à commencer par Gilles Kepel qui nous donne la présentation générale de l’ouvrage.
La problématique de Gilles Kepel et de son équipe part du fait que les conflits dans lesquels nous plongent Al-Qaida nous sont d’autant plus
inintelligibles qu’ils sont médiatisés, et trop souvent perçus sur le registre de l’émotion. Les règles, les catégories, les normes, mais aussi les organisations politiques et stratégiques qui
structuraient notre vision du monde de la Guerre froide ne permettent pas de saisir le phénomène Al-Qaida, partant sont inopérantes. Ce dernier impose de nouveaux rapports entre les États et les
sociétés, met en œuvre un spectacle télévisé de la violence qui se prolonge dans le cyberespace, révèle de nouvelles formes de mobilisations militantes, tout en s’appuyant sur les schémas
archaïques de la pensée musulmane que sont la quête du martyr et l’endoctrinement religieux fanatique.
Pour Gilles Kepel et son équipe, il y a donc une véritable difficulté pour nos sociétés démocratiques à se représenter Al-Qaida, à la définir, et à en saisir le concept. D’où
la critique d’une vision « englobante » souvent appelée « terrorisme », qui - si elle permet d’offrir une appréhension intellectuelle commode d’Al Qaida – ne permet pas d’en comprendre la
multiplicité des logiques. Les auteurs récusent ainsi les débats théoriques et modélisateurs de Samuel Huntington ou de Francis Fukuyama, mais aussi toute l’approche « experte » du problème sous l’angle de la « guerre contre la terreur » ou « Global war on terrorism ».
L’ambition de ce livre est, donc, d’analyser avant tout « le système doctrinal produit par ce que l’on nomme Al-Qaida, à partir de qui s’en donne
à lire. » Plutôt que de tenter une définition classique – sous la forme d’une organisation ou d’une nébuleuse d’organisation - et impossible à réaliser du phénomène, il s’agit pour les
auteurs d’essayer d’en définir l’identité en partant des textes mêmes. La difficulté du travail consistait donc, d'abord, à déterminer les personnalités fondamentales d’Al-Qaida, ces personnes se
trouvant au cœur de son idéologie. Partant, il a fallu en retrouver les propos essentiellement mis en ligne sur INTERNET par le biais de sites islamistes – à l’exception d’Abdallah Azzam qui a
laissé une documentation écrite -, avec toute l’incertitude que cela comporte quant à l’authentification des auteurs. Une fois, les textes circonscrits, il a fallu également les traduire de
l’arabe.
La thèse des auteurs est qu’Al-Qaida est avant toute chose une « vision du monde » dont la substance idéologique s’alimente dans une mise en
réseau essentiellement virtuelle et numérique (via INTERNET) avant d’aboutir à des actions armées. D’où l’image de « nébuleuse » employée par beaucoup qui éprouvent la difficulté à établir
les contours du phénomène. Cette vision du monde reste profondément médiévale. Elle met en exergue une perception cyclique de l’Histoire où le prosélytisme originel du Prophète doit être
reconduit à chaque génération jusqu’à ce que l’ensemble de l’univers soit soumis à l’Islam. Al-Qaida ne peut vivre qu’à travers l’idée d’un ennemi originel et intemporel - l’impie, l’infidèle,
l’apostat… - qu’il faut combattre en permanence. Pour Gilles Kepel accéder à cette « vision du monde », au-delà du terrorisme et de la guerre qu’il engendre -, c’est redonner du sens et de
l’intelligibilité à quelque chose qui nous échappe largement. C’est se donner les moyens de comprendre ce qu'est véritablement Al-Qaida avec, pour corollaire, les ripostes que nous pouvons lui
apporter.
Al-Qaida : théorisation et médiatisation
Cette démarche amène ainsi les auteurs à déterminer quatre grandes figures du mouvement Al-Qaida, à commencer
par Oussama Ben Laden qui, paradoxalement, ne joue pas un rôle idéologique véritablement marquant. L’importance de Ben Laden réside
essentiellement dans la cristallisation médiatique dont il fait l’objet. Plus important et représentatif sont les idéologues Abdallah Azzam et Ayman al-Zawahiri. Le premier, Frère musulman palestinien peu connu du grand
public, fut le théoricien du Jihad d’abord en Afghanistan, puis dans le reste du monde, avant d’être abattu en 1989. Dépassant le cadre du conflit afghan contre les Soviétiques, Azzam annonce le
combat futur contre les Américains. Il donne ainsi à sa lutte le sens d’un Jihad universel - au sens prosélyte et messianique de l’histoire islamique -, là où les Américains ne le considèrent que
comme un pion dans leur stratégie anti-communiste.
Ayman al-Zawahiri (à gauche), Oussama Ben Laden (au centre) et Mohamed Atef (à droite) en octobre 2001
Ayman al-Zawahiri est le deuxième grand théoricien d’Al-Qaida. Plus médiatique qu’Azzam, il en prolonge
la pensée en la radicalisant dans le nouvel ordre mondial des années 1990. C’est lui qui théorise le passage aux opérations suicides et martyres dont les attaques du 11 septembre 2001 constituent l’apogée. Abou Moussab al-Zakaoui achève ce
panorama mental d’Al-Qaida. Connu et médiatisé en Occident pour la sauvagerie de ses actions en Irak jusqu’à ce que les Américains l’abattent en juin 2006, al-Zarkaoui - au même titre qu’Oussama
Ben Laden avec qui ses relations étaient méfiantes - n’a pas marqué profondément la doctrine d’Al-Qaida. En revanche, sa violence anti-chiite est une nouveauté qui tranche avec les discours des
trois autres.
Innovant en matière de cyberterrorisme - avec des spectacles de décapitation d'otages mis en ligne sur INTERNET -, le Jordanien d'origine palestinienne Abou Moussab
al-Zarkaoui a aussi incarné la violence du jihadisme sunnite à l'encontre de la communauté chiite d'Irak
Travail universitaire de qualité, le livre co-dirigé par Gilles Kepel et Jean-Pierre Milelli constitue une base documentaire indispensable à la compréhension de l’islamisme
contemporain. Les textes en français sont accompagnés d'un appareil critique - sur la page de gauche -, où les subtilités de la langue arabe sont dévoilées au lecteur.
Il est cependant à regretter qu'Abou Moussab al-Zarkaoui soit présenté par Jean-Pierre Milelli comme ayant été "assassiné" par l'armée américaine, alors qu'il fut abattu au
cours d'un raid de l'US Air Force. C'est oublier qui était al-Zarkaoui à savoir un soldat du jihad particulièrement actif. Son élimination, comme toute action mettant en confrontation des
combattants entre eux, relève donc d'une opération militaire et non d'un assassinat au sens meurtre du terme. Sauf à mener une action tombant sous la qualification de "crime de guerre" - ladite action étant de nos jours juridiquement bien définie -, les militaires en
opération ne sont pas des assassins.
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