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GOYA Michel, Irak. Les armées du chaos, Paris, Économica, 2008, 272 p.


    L’auteur: le Lieutenant-Colonel Michel Goya

    C’est à un officier qui, durant plusieurs années s’est spécialisé sur les questions du Proche et du Moyen-Orient, que nous devons une récente et stimulante synthèse sur la guerre récente en Irak. “Irak. Les armées du chaos” est le seul véritable ouvrage – en langue française - actuellement offert au grand public sur le conflit qui dure depuis mars 2003.

    Le Lieutenant-Colonel Michel Goya, que l’Enseignant Défense du Lycée Galilée connaît personnellement (1), est une personnalité particulièrement brillante. C’est par le corps des sous-officiers - Ecole d’Application de l’Infanterie de Montpellier (EAI) - qu’il entre dans la carrière des Armes. Il accède rapidement à l’épaulette obtenant le concours d’entrée à l’École Militaire Interarmes de Coëtquidan (EMIA). Désormais officier, il exerce son temps de commandement dans l’Infanterie de Marine, une infanterie traditionnellement destinée à être projetée sur les théâtres d’opérations d’Outre-mer. De fait, Michel Goya participera à de multiples OPEX en Afrique et dans les Balkans.

    À l’issue de son temps de commandement, il présente et obtient le concours du Collège Interarmes de Défense (CID), anciennement concours de l’École de Guerre. Affecté durant quelques années au Centre de Doctrine d’Emploi des Forces de l’Armée de Terre (CDEF), il se spécialise sur les conflits moyen-orientaux. Dans le même temps, il entreprend un doctorat de thèse à l’Université de Paris IV Sorbonne, sous la direction du Professeur Georges-Henri Soutou. Spécialiste de la Première Guerre mondiale, et plus particulièrement intéressé par les questions doctrinales, il soutient un Master 1 remarqué et couronné par le prix d’Histoire militaire du Centre d’Études d’Histoire de la Défense (CEHD) en 2003. Ce premier travail de recherche donne naissance à un livre: “La chair et l’acier” (2). Poursuivant sur les mêmes questions, il soutient un doctorat de thèse en mai 2008.

    Conjugant à la fois les qualités d’un homme de terrain et celles d’un intellectuel, Michel Goya fait incontestablement partie de cette élite militaire capable d’éclairer la doctrine de nos forces armées, parce que capable de compléter une solide expérience opérationnelle par une véritable réflexion intellectuelle. Une interaction décisive sans laquelle les guerres ne sont que “de longues successions d’horreurs absurbes” selon les mots du Général américain David H. Petraeus (3). L'auteur du livre "Irak. Les armées du chaos" est incontestablement l'une des têtes chercheuses montantes de l'Armée française d'aujourd'hui.

    Le livre: "Irak. Les armées du chaos”

    L’ouvrage, préfacé par le Général Vincent Desportes également connu pour ses travaux sur la doctrine militaire, est écrit de manière claire et accessible au plus grand nombre. Détails et anecdotes se succèdent sans jamais perdre de vue le fond du problème, et mettent en exergue les solides connaissances tactiques de l’auteur. Les non connaisseurs de la question trouveront dans le premier chapitre - “Le puzzle irakien” – une très intéressante synthèse de l’histoire ancienne et récente de l’Irak. Cette approche par l’Histoire met en perspective de manière particulièrement pertinente les faits à partir du déclenchement de la guerre.

    Nous suivons ensuite le déroulement de la guerre de manière chronologique, et ceux qui avaient pensé dès le début des événements qu’il ne fallait pas confondre la victoire militaire (la guerre destinée à renverser Saddam Hussein) avec la victoire politique (c’est-à-dire la pacification durable de l’Irak post Saddam Hussein), ne pourront qu’apprécier l’analyse de Michel Goya. Il y a d’abord cette “heure dorée” (4) que les Américains laissent passer, et qui correspond aux quelques semaines et mois qui succèdent au renversement du Rais. Un délai court, mais où tout restait encore possible pour améliorer sensiblement la situation. Partant, les Américains vont multiplier les maladresses et les erreurs très souvent par méconnaissance de l’environnement sociétal et culturel dans lequel ils évoluent. Si les succès d’un David Petraeus sont déjà remarqués dès le début de la campagne militaire de 2003 (opération “Démocratie 101”), ils demeurent néanmoins isolés et ce sont davantage les erreurs brutales de la 4e Division d’Infanterie du Général Raymond Odierno qui vont aliéner une grande partie des Irakiens contre les forces de la coalition.

Convoi américain dans Nassriya (mars 2008)
   
    L’exposé est riche en dépit du format modeste du livre. L’auteur met ainsi en lumière la complexité de l’insurrection irakienne et de ses multiples composantes: jihadistes Sunnites, anciens baasistes partisans de Saddam Hussein, nationalistes, malfrats… Ces éléments proviennent d’horizons très divers, voire opposés, mais ils vont bientôt converger vers un même objectif: la lutte contre l’armée américaine désormais perçue comme une force d’occupation plus que de libération, du moins pour ceux qui initialement étaient encore indécis. Les Américains vont mettre du temps pour accepter la réalité de cette guérilla, préférant y voir l’action résiduelle des partisans de l’ancien regime. Ils vont ainsi laisser passer cette “heure dorée”, et c’est lorsqu’ils seront systématiquement attaqués à partir de la fin de l’année 2003 qu’ils commenceront à comprendre le changement de nature de la guerre.

    Il sera malheureusement trop tard, et les erreurs du Gouverneur Paul Bremer aggraveront sensiblement la situation nonobstant la capture de Saddam Hussein et des principaux dignitaires de l’ancien regime. Le pire, cependant, est cette “régression doctrinale” qui, selon l’auteur, ne permet pas aux forces armées américaines, en dépit de leur formidable puissance technologique et de feu, de combattre de manière adaptée leurs ennemis. L’absence d’une véritable doctrine contre-insurrectionnelle se fait sentir à tous les étages, du soldat au général, avec peut-être une exception à l’endroit du Corps des Marines, mais l’action de ce dernier est trop souvent contrariée par le commandement.

    C’est à croire que les leçons stratégiques – à défaut des leçons tactiques - de la guerre vietnamienne auront été oubliées trop rapidement (trop volontairement?) par la plus puissante armée d’Occident se heurtant à nouveau à un conflit de nature asymétrique: insuffisance de personnel parlant arabe, interprètes peu sûrs, méconnaissance profonde de la société irakienne, séparation trop nette entre les populations et des troupes qui se réfugient dans de vastes Forwarding Operating Base (FOB), faiblesse militaire des contingents alliés, difficulté à reconstituer des forces militaires et de police irakiennes suffisamment fiables pour ne pas préparer une guerre civile au sein de la guerre de pacification…

US Marines de la Compagnie Bravo du 1/3 pendant la bataille de Falloudja (octobre-novembre 2004)

    Pourtant, la puissance intrinsèque de l’armée américaine n’est pas à remettre en cause, ni ses savoir faire tactiques, ni même un remarquable RETEX qui permet d'apporter à la condition de ses combattants des améliorations techniques avec une rapidité inégalée par ailleurs. La bataille de Falloudja en octobre-novembre 2004 – l’un des chapitres les plus passionnants du livre – est un chef-d’oeuvre de savoir-faire tactique, alors que les villes chiites s’embrasent au même moment. Elle nous montre la réelle capacité qu’ont actuellement les Américains à mener une grande bataille en milieu urbain avec un minimum de pertes aussi bien dans leurs rangs qu’au sein des populations. Une capacité qu’aucune autre armée au monde ne dispose jusqu’à preuve du contraire. Un autre chapitre que le lecteur parcourera avec profit est celui consacré à la lutte contre les IED, ce que l'auteur a appelé “La bataille de la route”. Ces deux exemples illustreront la formidable capacité de résilience de l’armée américaine, mais cela n’est pourtant pas suffisant pour gagner la guerre.

    In fine, Michel Goya nous fait comprendre que l’Irak de Saddam Hussein était un assemblage complexe de féodalités dont tous les liens convergeaient vers le dictateur qui en était la clé de voûte. En éliminant le Rais, les Américains ne pensaient pas devoir se substituer à celui-ci de manière aussi rapide et radicale. Leur volonté de changer le régime et la société irakienne font d’eux la véritable force révolutionnaire par opposition à leurs ennemis qui représentent davantage les forces conservatrices de la société irakienne. En ce sens – et Michel Goya le montre avec brio - l’actuelle Guerre d’Irak, pour être un conflit asymétrique, ne ressemble pas pour autant aux anciennes guerres asymétriques où l’élément révolutionnaire luttait contre le gouvernement et les forces régulières… Toujours est-il que cette position “révolutionnaire” place les Américains dans une position de “Gulliver ligoté”, où leur départ - ou leur faiblesse - provoquerait un effondrement de cet assemblage complexe qu’est la société irakienne. Celle-ci basculerait alors dans un chaos accentué par la constitution depuis plusieurs années de milices chiites et sunnites difficilement contrôlables.

    Voilà donc un livre que le grand public - à commencer par celui de la communauté scolaire de Combs-la-Ville – lira avec profit. Si la Guerre d’Irak ne concerne pas directement notre pays, elle ne peut être ignorée par ceux qui s’intéressent aux mutations des conflits actuels. L’ouvrage est par ailleurs écrit par un militaire français d'une grande rigueur intellectuelle et qui maîtrise les problèmes tactiques, même s’il s’expose à la difficulté d’écrire, en Histoire, sur un événement toujours en cours et encore non achevé. Si l’auteur évoque en fin de récit le retournement des tribus sunnites, le “mouvement du Réveil” et des “Fils de l’Irak”, le “Surge” de 2007 n'est pas suffisamment mis en exergue. Certes, l’amélioration sensible de la situation dans le courant des années 2007-2008 demeure “fragile et réversible” selon les mots du Général Petraeus, mais elle pourrait très bien constituer une rupture majeure dans ce conflit à la lumière d'une lecture postérieure. Un approfondissement aurait également été souhaitable à l'endroit de l’action de David Petraeus qui - avant de prendre la tête du commandement en Irak de l’hiver 2007 à l’automne 2008 - a exercé un commandement important à Fort Leavenworth où il a imposé une doctrine contre-insurrectionnelle (COIN) largement inspirée d’un officier français de la Guerre d’Algérie: David Galula.

    La bibliographie de “Irak. Les armées du chaos” s’appuie sur de nombreuses sources ouvertes anglo-saxonnes d’une grande richesse. Elles nous rappellent, par ailleurs, à quel point nos sources françaises (presse et télévision) restent pauvres et très incomplètes si ce n’est d'une partialité outrancière à l’endroit de ce conflit. J’ajouterais, cependant, à cette bibliographie les livres de Gérard Chaliand, L’Amérique en guerre. Irak-Afghanistan (2007), Dexter Filkins, La guerre sans fin (2008), Jean-Jacques Cécile, Les chiens de guerre de l’Amérique. Enquête au Coeur des sociétés militaires privées (2008), Jeremy Scahill, Blackwater. L'ascension de l'armée privée la plus puissante du monde (2008). Incidemment et également celui de Victor Davis Hanson, Le modèle occidental de la guerre (2002), pour la réflexion sur la guerre “à l’occidentale” que Michel Goya ouvre dans ses pages. Le site de Bill Roggio, The Long War Journal, pourrait aussi figurer parmi la sélection des sites retenus par l'auteur.

    Ces détails n’enlèvent toutefois rien à un ouvrage, qui a le grand mérite d’exister dans le paysage éditorial actuel sur le sujet. Stimulant et de qualité, vivant et très bien documenté, n'oublions pas non plus qu' "Irak. Les armées du chaos" reste avant tout “dédié aux Soldats de la coalition”.

Fallen comrades

(1) M. Michel Goya et M. Nghia Nguyen ont servi ensemble au sein du 170e Régiment d’Infanterie mécanisée au début des années 1980. Le premier était Sergent chef de groupe de combat à la 2e Compagnie, le second Sergent chef de char AMX 30 B1 à la 4e Compagnie. Le 170e RI a depuis été dissous, et est remplacé par le 1er Régiment de Tirailleurs toujours stationné à Épinal.

(2) GOYA (Michel), La chair et l'acier. L'armée française et l'invention de la guerre moderne (1914-1918), Tallandier, 2004, 479 p.

(3) GALULA (David), Contre-insurrection. Théorie et pratique, Paris, Économica, 2008, 218 p. Cf. la préface du Général d’Armée David H. Petraeus.

(4) L’expression fait référence au jargon des médecins militaires pour qui l’heure qui suit une blessure grave est la plus importante pour sauver le soldat. Au-delà, les chances de survie de ce dernier s’amenuisent rapidement.

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