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LES MUTATIONS DE L'ARMÉE DE TERRE: LE PROGRAMME SCORPION

 

Logo Scorpion

 

Dire que la fin de la Guerre froide a vu s’opérer des mutations majeures au sein de notre outil de Défense est désormais un lieu commun. La situation géopolitique à partir des années 1990 change singulièrement les rapports de forces internationaux, et la perception des menaces qui en découle. Les armées accusent cette évolution au travers de remises en cause doctrinales, ces dernières influençant en retour le format des forces armées, leur mode d’emploi et leurs missions, et jusqu’à la conception des nouveaux matériels. Vingt ans après la fin de la Guerre froide, la mise en place du programme Scorpion au sein de l’Armée de Terre illustre l’ampleur et la profondeur de cette transformation.

 

À l’origine, nous trouvons une révolution technologique amorcée dès les années 1980, qui a été désignée par l’acronyme “NEB” ou Numérisation de l’Espace de Bataille. Le concept de la NEB est en quelque sorte celui de l’INTERNET appliqué au champ de bataille. Il s’agit d’un ensemble de systèmes d’information high-tech embarqués dans les aéronefs, les véhicules, mais aussi emportés par des combattants, dont la mise en réseau fournit une aide au commandement à plusieurs niveaux en temps réel. De nombreux programmes de recherche sont ainsi lancés dans les années 1980, dans des directions fort différentes - management de l’information, drone, robotique… -, mais ils aboutissent à l’idée centrale d’un champ de bataille infocentré et infovalorisé.

 

Docu-fiction présentant les Future Combat Systems américains qui sont  les programmes les plus en avance en matière de guerre infocentrée. Extrêmement coûteux, cependant, les programmes FCS ont été récemment arrêtés

 

Une mutation tactique: la naissance du GTIA


La fin de la Guerre froide voit donc une réduction drastique des effectifs au sein des forces armé e. L’évolution des menaces (asymétrie et plus particulièrement en milieu urbain) et les mutations dans l’emploi des forces conduisent à une armée professionnalisée dont la principale caractéristique est de voir le format de ses unités se réduire sensiblement. Les effectifs de l’Armée française (toutes armées confondues) sont, aujourd’hui, trois fois moins nombreux que ce qu’ils étaient au moment de la chute du Rideau de fer. Cela entraîne une plus grande souplesse dans l’emploi d'unités dont la conception modulaire interarmes remplace désormais les lourdes spécialisations divisionnaires. Les divisions classiques commencent à laisser la place à des unités plus réduites - les brigades -, et à l’étage inférieur les régiments sont réorganisés autour de Groupements Tactiques Interarmes ou GTIA. Selon les missions, brigades et GTIA – qui gardent une dominante blindée ou infanterie - peuvent être recomposés.

 

Le GTIA se situe donc à l’échelon des anciens bataillons, mais il est désormais articulé selon une structure modulaire. Il est l’unité interarmes de base pouvant être employée de manière autonome, ou au sein d’une brigade. Il reste spécifiquement français afin de simplifier les procédures et de préserver sa cohésion. Cependant, le système Scorpion devrait le rendre interopérable avec des programmes étrangers similaires en leur principe, tels ceux dérivés des Future Combat Systems américains (1). La composition du GTIA à dominante infanterie est la suivante:

 

- 3 compagnies d’Infanterie 

- 1 escadron de chars de combat

- 1 compagnie du Génie

- 1 batterie d’artillerie (2) 

- Le soutien logistique nécessaire à chacune de ces unités 

 

Pour un GTIA à dominante blindée la proportion entre infanterie et chars de combat est inversée. On passe ainsi à une structure avec 3 escadrons de chars de combat et 1 compagnie d’Infanterie. Le GTIA est divisé en 4 sous-groupements que l’on appelle sous-GTIA ou SGTIA. La composition d’un SGTIA est la suivante:

 

- 1 compagnie d’Infanterie ou 1 escadron de chars de combat ou 1 batterie d’artillerie

- 1 élément de commandement

- Le soutien logistique nécessaire à cet ensemble

 

Cette mutation tactique qui voit s’effacer l’utilisation des anciens régiments comme pion de base tactique au profit du GTIA est de taille. Si elle apporte davantage de souplesse opérationnelle, elle suppose aussi que tous les éléments de la brigade ou du GTIA soient capables de communiquer selon un même langage en temps réel, d’une mission à une autre. Ce sont, ainsi, de nouvelles pratiques et de nouvelles façons de travailler que les différentes unités de l’Armée de Terre doivent s’approprier au delà des cultures régimentaires et divisionnaires d’autrefois. Cette appropriation est d’autant plus urgente que les forces armées se situent actuellement au point de tension de quatre défis majeurs.

 

Le premier de ces défis concerne la durée des engagements qui peuvent porter, comme les situations afghane et libanaise le montrent, sur des périodes de plusieurs années, voire des décennies. Les forces engagées doivent pouvoir tenir la durée tout en limitant les phases de confrontation de haute intensité qui les affaibliraient rapidement.

 

Le deuxième défi concerne le durcissement des opérations, c’est-à-dire l’exposition prolongée de nos forces armées à des menaces asymétriques (de type IED par exemple). Cette exposition nécessite une protection accrue et sans cesse renouvelée des soldats comme des matériels.

 

Le troisième défi réside dans un large spectre de missions à assurer, qui peut imposer à nos forces armées des environnements fort différents les uns des autres, ainsi que des niveaux d’engagement et d’intervention très variés. De l’affrontement direct à une logique de stabilisation en passant par le maintien de l’ordre, la posture des forces n’est pas la même. Pourtant ce sont les mêmes unités et les mêmes soldats qui devront affronter des réalités aussi diverses.

 

Le dernier grand défi correspond à la dispersion des moyens. Des engagements de longue durée sur des théâtres d’opérations qui peuvent être géographiquement éloignés; des engagements qui mettent en oeuvre des unités variées au plan tactique induisent une coordination complexe à la fois dans la manoeuvre de l’ensemble et dans son indispensable soutien logistique. Plus l’engagement s’inscrit dans la durée - et porte donc sur des volumes d’hommes et de matériels importants (3) - plus la coordination de l’ensemble sera lourde.

 

Une mutation technonolgique: le programme Scorpion

 

Le programme Scorpion a pour ambition de relever l’ensemble de ces défis 1- en modernisant les principaux équipements de nos unités terrestres et en les adaptant aux nouveaux concepts tactiques 2- en les dotant d’un système d’information unifié (un système de systèmes) au sein d’un espace couvrant l’ensemble des composantes du GTIA, ce dernier étant soutenu dans sa troisième dimension par les hélicoptères Tigre (“bulle aéroterrestre”). Le GTIA étant en interconnexion permanente avec la brigade, la division, les forces maritimes et aériennes et jusqu’aux autorités politiques à Paris. Amorcé par le virage de la NEB à la fin du XXe siècle, le programme est lancé en 2005 et devrait être pleinement opérationnel à l’horizon 2020.

 

Bulle aéroterrestre

La bulle aéroterrestre

 

La modernisation porte d’abord sur les matériels majeurs des troupes de contact, c’est-à-dire les principaux véhicules de combat. À l’heure actuelle, l’ossature du GTIA est composée du char de combat Leclerc, du blindé de reconnaissance AMX 10 RC, du véhicule de transport de troupes dit de l’avant blindé (VAB), et du tout récent Véhicule Blindé de Combat d’Infanterie (VBCI). Cet ensemble va faire l’objet d’une refonte quasi complète dans les années à venir. Le char Leclerc sera conservé mais rénové (processus de rétrofitage entre 2016 et 2020). L’AMX 10 RC sera remplacé par un nouveau véhicule: l’engin Blindé de Reconnaissance et de Combat (EBRC) à partir de 2018. Le VAB, arrivant en limite d’âge, sera remplacé par le Véhicule Blindé Multi-rôle (VBMR) à partir de 2015. Quant au VBCI, entré en service en 2008, il remplace les vieux AMX 10 P et entame sa carrière opérationnelle. L’Armée de Terre est actuellement équipée de VBCI à un tiers, et le 35e Régiment d’Infanterie a commencé à déployer deux sections de ces engins en Afghanistan durant l’été 2010.

 

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VBCI du 35e RI déployés en Afghanistan (été 2010)

 

Le programme Scorpion correspond, donc, à un vaste effort matériel pour l’Armée de Terre. Cependant, le coeur du programme réside en l’intégration de tous les systèmes d’information existant actuellement en un seul. Scorpion deviendra à terme le système des systèmes d’information permettant à tous les éléments du GTIA de dialoguer selon un même langage et une même procédure. Le Système d’Information du Combat Scorpion (SICS) sera utilisable à tous les niveaux du GTIA, mais il permettra aussi de rationaliser et d’optimiser l’interconnexion avec les échelons hiérarchiques et tactiques supérieurs, notamment dans le cadre d’une coalition internationale. Le SICS mettra  ainsi en réseau toutes les plate-formes d’information.

 

Avec le programme Scorpion, l’Armée de Terre entre véritablement dans l’ère du champ de bataille infocentrée. C’est-à-dire un champ de bataille où la maîtrise de l’information - de ses flux et de son exploitation - conditionne plus que jamais la rapidité et la supériorité de nos armes dans l’action. Ce champ de bataille infocentré sous-entend également une infovalorisation de plus en plus poussée eu égard à l’énormité des flux d’informations à gérer par les différents acteurs de l’espace de bataille, notamment le commandement. Par infovalorisation, il faut comprendre la capacité à accéder à une information viable, la partager et l’actualiser en temps quasi réel.

 

Dans sa finalité, le programme Scorpion donnera à nos forces terrestres une redoutable capacité de combat. Les matériels seront modernisés et créés avec des sous-ensembles communs, standardisés, intégrés et interopérables dès leur conception. Le SICS rationalisera le couplage des flux d’informations avec pour conséquence l’accélération d’une information mieux gérée. Avec Scorpion, le commandement pourra évaluer une situation comme jamais il n’a pu le faire jusqu’à présent, notamment en mettant en réseau les systèmes d’alerte. La nature des feux et des munitions, leur coordination, la prévention des tirs fratricides, la connaissance instantanée des pertes humaines et matérielles, permettront de limiter les engagements de forte intensité et de préserver ainsi la capacité opérationnelle du GTIA sur la durée.

 

La protection des combattants et des véhicules fait aussi partie du programme Scorpion. Au niveau des fantassins, le programme du Fantassin à Équipements et Liaisons Intégrés (FELIN) arrive désormais à maturité, et commence à équiper les unités opérationnelles. Hormis le perfectionnement de la protection individuelle et l’augmentation de l’efficacité de tir (vision et tir déportés de jour comme de nuit, arme multicalibres…), le système FELIN constitue le premier maillon du système d’informations sur le terrain. Emportant avec lui des capteurs et des moyens de communication directement intégrés dans la tenue, le fantassin FELIN est directement intégré dans le système Scorpion, où il agit en interopérabilité dans un environnement de drones et de robots. L’un des enjeux majeurs actuels du programme FELIN est l’allègement du combattant, qui passe par la conception de nouvelles munitions et la miniaturisation des batteries (4).

 

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Présentation de fantassins FELIN durant l'Eurosatory 2010

 

La conception des nouveaux engins de combat évolue également vers la modularité. Le VBMR pourra être décliné en six versions selon les missions (Génie, combat, commandement…). Rapidité et mobilité sont privilégiées d’où l’équipement d’engins à roues à l’exception du char Leclerc. La prévention contre les IED est intégrée dès la conception des véhicules, et des kits de blindage ou de protection additionnelle seront également disponible selon les missions et les environnements.

 

Si le GTIA reste une formation tactique nationale, le programme Scorpion lui permettra d’agir en interopérabilité au sein d’une coalition. Plateformes et interconnexion des différents matériels sont actuellement étudiées dans le cadre d’une communauté systématique d’équipements et de standardisation. La doctrine stratégique française prévoyant désormais nos engagements militaires non plus de manière isolée, mais dans le cadre de coalitions internationales ou régionales, cette recherche de l’interopérabilité est fondamentale. D’emblée, elle se pose avec l’OTAN et l’UE. L’ampleur et l’avance du programme FCS américain (même abandonné) oblige le programme Scorpion à étudier dès le départ des niveaux d’interopérabilité passant par des coopérations industrielles au moins entre pays européens.

 

Quels que soient l’environnement et le théâtre d’opérations, Scorpion devrait permettre, par l’infovalorisation, une coordination à la fois de la manoeuvre et des feux jusqu’à présent jamais vue. Le SICS réalisera ainsi une intégration inédite des composantes interarmes dans un ensemble global et numérisé. Fantassins FELIN, canon CAESAR, char Leclerc, hélicoptères Tigre, VBCI, VBMR, EBRC, drones… Tous verront les mêmes choses au même moment.

 

Une mutation logistique: le système SILCENT

 

Un tel système ne peut, cependant, parvenir à la globalisation effective sans la prise en compte du soutien logistique qui fonde, in fine, les capacités du GTIA. Si les questions logistiques n’ont cessé de prendre de l’ampleur dans les conflits modernes, l’Irak et l’Afghanistan (dès le conflit soviétique) ont amené un éclairage nouveau sur ces questions. L’asymétrie des combats, la dilution de la menace dans un espace où s’étirent les lignes logistiques, la nature même des armées occidentales particulièrement gourmandes en besoins de tous genres, font que de nos jours l’activité logistique s’intègre de plus en plus dans les missions de combat. Il n’y a plus vraiment d’arrière ni d’avant, et les convois – directement exposés - sont désormais de véritables colonnes pourvues de moyens blindés et aériens amenés à soutenir directement des combats.

 

Cependant, la logistique du champ de bataille ne renvoie qu’à un aspect de ce qui est désormais considéré comme un véritable système de la conception des équipements jusqu’à leur utilisation par le combattant. S’il est bien une fonction qui unit les processus de conception à ceux de fabrication et ceux du ravitaillement avec tout ce que cela induit – planification et gestion de l’information comme du transport -, c’est la fonction logistique. Celle-ci est par nature systémique depuis l’industrialisation de la guerre. De nos jours, la logistique de nos Armées constituent un système d’une grande complexité avec d’importants flux descendants et montants, où tous les éléments du système doivent pouvoir communiquer entre eux en temps réel sur des distances considérables. Avec le combat, c’est la fonction logistique qui va le plus caractériser l’utilité du programme Scorpion.

 

La complexité logistique d’une armée moderne porte essentiellement sur la gestion des stocks et des flux. Avant et pendant tout acheminement se pose la question de la nature et du volume des besoins. À l’heure actuelle, c’est le système SILCENT (5) qui est en charge de ces questions affinant la recherche et la connaissance des stocks en temps réel du conteneur à la palette. En unifiant toutes les plate-formes d’informations, le programme Scorpion intègrera le système logistique plus qu’il ne se chargera de faire le lien classique entre les organismes du matériel et les troupes au contact. À terme, il permettra une connaissance des stocks affinée jusqu’au contenu de la boîte (échelon inférieur à celui de la palette), et en rationalisera le processus de commande comme d’acheminement.

 

Système de combat global intégrant – et non additionnant – les combattants, les systèmes d’armes et logistique par la transmission et le partage instantanés de l’information, Scorpion est le programme majeur de l’Armée de Terre. Il suppose une puissante architecture de recherche et industrielle dont les acteurs (Nexter-Thales-SAGEM en concurrence avec EADS et C&S-INEO) sont réunis sous la direction de la DGA, de l’État-major des Armées (EMA) et de l’État-major de l’Armée de Terre (EMAT).

 

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Salle de contrôle du CENTAC (6) où sont suivis par des observateurs, en temps réel, les exercices des unités qui viennent s'entraîner au camp de Mailly


Dans la perspective d'un rapport coût/efficacité, le programme Scorpion, pour finir, stimule toute une génération de simulateurs, que le CENTAC met en oeuvre depuis plusieurs années, et à grande échelle dans le cadre d’un véritable centre d’entraînement au combat pour les unités de l'Armée de Terre. Ces dernières, équipées de capteurs pour chaque homme et chaque véhicule, exécutent sur plusieurs jours des exercices suivis en temps réel à partir d'un centre de contrôle. Avec près de 2000 simulateurs blindés, Milan, et AT4CS, les unités peuvent ainsi se placer dans les conditions d’un combat réaliste tout en bénéficiant d’un retour d’expérience immédiat.

 

Simulateur Milan CENTAC

Simulateur d'un poste de tir missile Milan. Le lanceur est exactement le même que le lanceur réel, mais à la place du missile se trouve l'appareil de simulation

 

 

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Harnais de capteurs pour combattant individuel

 

Chronologie

 

* 2005 – Lancement du programme. C’est une phase d’études de systèmes, de matériels et d’équipements (Plan d’Études Amont ou PEA) devant rendre cohérent et opérationnel la bulle aéroterrestre (BAO) du GTIA.

* 2010 – Choix des industriels et élaboration du programme Scorpion. De la phase conceptuelle on passe à l’application concrète.

* À partir de 2012 et jusqu’en 2026 – Équipement de l’ensemble des GTIA des 8 brigades interarmes.

 

(1) Particulièrement ambitieux et coûteux, le programme FCS a été depuis abandonné.

(2) Compagnie, escadron et batterie désignent le même type d’unités à savoir un regroupement de sections ou de pelotons de taille variable. Cette différence dans les termes s’explique par les traditions historiques des armes (Infanterie, Cavalerie, Artillerie, Génie…).

(3) Un GTIA regroupe un effectif allant de 800 à 1500 hommes selon les missions.

(4) La tenue FELIN actuelle pèse 30 kg.

(5) Système d’Informations Logistique Central de l’Armée de Terre.

(6) Centre d’Entraînement au Combat de l’Armée de Terre situé à Mailly-le-Camp.

 

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