27 janvier 2012 5 27 /01 /janvier /2012 22:23

Dans le cadre de l'offensive Vistule-Oder, lancée le 12 janvier 1945, l’Armée soviétique libère la Pologne et, avec elle, les six camps d’extermination que les Nazis ont construits durant la guerre. C’est le 27 janvier que le plus grand et le plus emblématique d’entre eux, Auschwitz, est enfin libéré.

 

Ville frontalière austro-hongroise, Auschwitz se situait dans l’une des provinces les plus pauvres de l’empire : la Galicie. Au XIXe siècle, les flux migratoires avaient fait de cette bourgade un carrefour, donnant naissance au quartier périphérique dortoir de Zasole (1) caractérisé par des bâtiments en briques pouvant accueillir jusqu’à 3000 personnes. Ces bâtiments furent réutilisés par la suite par le 21e Régiment d’artillerie polonais, lorsque la ville devint polonaise au lendemain de la Première Guerre mondiale. En 1939, Oswiecim (nom polonais d’Auschwitz) est une ville de 10 000 habitants, dont 50% sont juifs. Elle est rattachée à la région de Haute-Silésie. Ce sont les infrastructures de Zasole et la qualité de la desserte ferroviaire reliant Cracovie à Berlin et Hambourg via Katowice et Breslau, qui vont déterminer le choix d’un premier camp de concentration en 1940.

 

À partir du printemps 1940, et sur la base de l’ancienne caserne du 21e Régiment d’Artillerie polonais, naît donc Auschwitz I Stammlager ou « camp souche » (2). Auschwitz est d’abord un camp de concentration auquel s’attache le nom du SS Obersturmbannführer Rudolf Franz Ferdinand HÖSS (1900-1947). Pur produit du système concentrationnaire nazi, HÖSS arrive à Auschwitz avec l’expérience des camps de Dachau et de Sachsenhausen. Il passera toute la durée de la guerre à agrandir et à organiser, ce qui n’était à l’origine qu’un seul camp, en un ensemble concentrationnaire s’étendant sur plusieurs km2. En octobre 1941, un organisme de la SS - la Zentralbauleitung der Waffen SS und Polizei Auschwitz – est spécifiquement affecté à la construction d’un chantier permanent, jamais achevé. Des villages entiers sont soit déplacés soit effacés de la carte, les marais alentours sont asséchés, des établissements agricoles et industriels sont installés. Les divers chantiers occupent 8000 détenus en 1942, 11 000 en 1943 et encore 4000 en 1944.

 

C’est ainsi qu’apparaît, en octobre 1942 à 7 kilomètres à l’est du Stammlager, un ensemble de dix camps auxiliaires regroupant la main d’œuvre servile nécessaire au fonctionnement de la grande usine d’essence et de caoutchouc synthétique de l’IG Farben : la Buna-Werke (3). Bâtis aux alentours du village de Monowitz (Monowice) vidé de sa population, ces camps constituent la partie stratégique et industrielle du complexe appelée Auschwitz III–Monowitz. À quatre reprises l’US Air Force - 15th Air Force basée à Foggia en Sicile - devait bombarder la Buna-Werke entre août et décembre 1944. Ce qui entre donc dans l’Histoire sous le nom d’ « Auschwitz » est, en fait, un vaste complexe concentrationnaire regroupant plusieurs camps entre la Vistule et la Sola sur 40 km2. L’ensemble est organisé en trois parties principales à partir de 1943 : Auschwitz I Stammlager, Auschwitz III-Monowitz et, surtout, Auschwitz II.

 

C’est la deuxième partie du complexe, Auschwitz II, qui est devenu le symbole même de la "Solution finale". Construit dès l’année 1941 à l’emplacement du village de Brzezinka (Birkenau en allemand) situé à 3 kilomètres à l’ouest d’Auschwitz, équipé d’installations de gazage/crémation dès 1942, recevant la spécification d’Auschwitz II en 1943, le camp d’Auschwitz-Birkenau est devenu le symbole du meurtre de masse ; celui qui par métonymie se confondra avec la Shoah. C’est dans ce camp que plus d’un million de Juifs furent assassinés sans distinction de sexe ni d’âge, et que l’appellation d’ « usine de la mort » s’est matérialisée dans toute son ampleur, du concept à la technique.

 

Encore visible de nos jours, le camp de Birkenau se présente comme un espace immense de 2340 m sur 720, soit 170 ha fermés par 16 km de barbelés. On y comptait 300 baraques tout usage confondu, parcourus par 13 km de fossés de drainage et 12 km de routes. Les convois ferroviaires venus de toute l’Europe y accédaient directement, mais n’allaient pas au-delà. Birkenau était un terminus et c’est sur le dernier quai – la Judenrampe située à 800 mètres du camp (4) – que la terrible « sélection » s’opérait. Sur les huit installations de gazage homicide construites dans l’ensemble du complexe d’Auschwitz, six se situaient à Birkenau : le bunker 1 dit la « Maison rouge », le bunker 2 dit la « Maison blanche » et les bâtiments KII, KIII, KIV, KV (K pour Krematorium). L’installation KI se situait au Stammlager et regroupait en sous-sol le block 11 et le crématoire 1. Par installation de gazage homicide, il faut comprendre une salle de gazage proprement dite mais aussi une infrastructure de crémation destinée à détruire les corps. Ce sont les installations KII et KIII qui iront le plus loin dans cette logique en intégrant de la manière la plus rationnelle les deux fonctions au sein d’un même bâtiment, selon un processus quasi industriel (dimension, linéarité, équipements lourds...). Ces installations furent aussi les dernières à être construites, prenant en compte les différents retours d’expérience du meurtre de masse.

 

À la fin de l’année 1943, l’essentiel de celui-ci est d’ores et déjà réalisé. Il ne reste pus qu’une dernière grande communauté juive, celle de Hongrie, relativement « protégée » jusqu’au printemps 1944, date où son extermination commence. Un document exceptionnel, appelé « L’Album d’Auschwitz », retrace ce dernier voyage des Juifs de Hongrie. Prises par les SS eux-mêmes (Ernst HOFFMAN et Bernhard WALTER), ces 193 photographies furent récupérées par une rescapée du camp de concentration de Dora (où il a été retrouvé), Lili JACOB (épouse ZELMANOVIC). Elles ne montrent pas l’extermination directe (le gazage) mais l’environnement et le processus qui la précèdent. Elles n’en constituent pas moins la preuve photographique de l’existence des installations de gazage homicide, ces dernières ayant été détruites par les Allemands avant l’évacuation du camp (5).

 

Le 27 janvier 1945, les soldats de la 60e Armée soviétique parviennent enfin dans la région et libèrent le camp de Birkenau évacué depuis peu par les SS. Plus d’un million de personnes ont été assassinées en ce lieu depuis l’entrée en fonction du camp, mais les soldats soviétiques ne trouvent que quelques milliers de prisonniers affamés et des entrepôts remplis à craquer de valises, de vêtements, de lunettes et de chaussures (l’ « Effektenlageer-Kanada ») que personne ne viendra réclamer. Espace à la fois "peuplé" et dépeuplé,  empli du vacarme des trains et des foules mais aussi de silence, Auschwitz-Birkenau, aujourd'hui, appartient à l'Histoire mais pas une histoire uniquement juive, polonaise ni même européenne. Il s'agit de l'Histoire de l'Humanité toute entière, qui continue et continuera d'interroger nos consciences tant qu'il y aura des hommes. À Birkenau, les corps n'ont pas seulement été tués. Ils ont été incinérés, et leurs cendres dispersées dans la Sola et la Vistule selon la volonté des Nazis qui désiraient jusqu’à effacer la mémoire de ces existences. Auschwitz-Birkenau est le plus grand cimetière du monde, mais un cimetière sans tombes.

 

Auschwitz-aujourd-hui-2.png

Le camp d'Auschwitz II Birkenau est encore nettement visible de nos jours à la sortie ouest de Brzezinka (Birkenau en allemand). L'espace a gardé les traces de cet immense camp aussi étendu que la ville voisine. L'ancienne gare de triage (Judenrampe), au sud de la gare de triage moderne, est elle aussi bien visible (source - Google Earth)


(1) Zasole est en fait un faubourg situé à moins d’un kilomètre au Nord-Est d’Auschwitz.
(2) La distinction entre Auschwitz I, II et III apparaîtra plus tard avec la création d’autres camps et l’élargissement d’une "zone d’intérêt". En 1940, on parle encore d’un simple camp de concentration.
(3) Le terme « Buna » désignant le caoutchouc synthétique nécessaire à l’industrie d’armement allemande.
(4) Avec l’augmentation du nombre de convois dès le printemps 1944 – une augmentation correspondant à la destruction en cours de la communauté juive de Hongrie – la voie ferrée est prolongée jusqu’à l’intérieur du camp où elle se divise en 3 sections : c’est la Banhrampe ou rampe principale.
(5) L’interdiction faite de prendre des photographies (d’où le caractère exceptionnel de l’album) et cette destruction des installations avant l’arrivée de l’armée russe, attestent que les premiers négationnistes furent les assassins eux-mêmes, bien avant ceux que Pierre VIDAL-NAQUET devait appeler « Les assassins de la mémoire ».

 

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