5 février 2011 6 05 /02 /février /2011 10:30

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" Dans une société qui fragilise les individus, ces derniers, pour dépasser leurs problèmes, préfèrent des lectures qui ne leur prennent pas la tête aux propos universitaires froids et analytiques."

 

Jean-Claude Kauffman, sociologue

 

Le traitement médiatique de l’actualité relative aux conflits et aux opérations militaires relève quasi systématiquement de l’instantanéité émotionnelle, qui ne permet en aucune manière de comprendre ni les enjeux, ni la complexité des situations comme des processus de décision. Ce traitement brouille, in fine, la compréhension du sens même de la vie et de la mort. 

 

Alors que la liberté de l’information est un vecteur incontestable de toute vie démocratique, une certaine mise en scène de cette information, si peu précautionneuse de vouloir établir le contexte des faits avec rigueur, aboutit à l’effet exactement inverse de ce que devrait réaliser l’information en Démocratie, à savoir éduquer – au sens éclairer – les citoyens.

 

La tournure que prend l’affaire des deux otages français récemment tués au Niger – Vincent DELORY et Antoine DE LÉOCOUR – est symptomatique d’une évolution générale qui, tout en mettant en scène la douleur des familles, légitime au plan privé, “oublie” une autre souffrance: celle des familles des soldats tués ou blessés (1) que ce soit dans le contexte de cette affaire ou dans d’autres. Cette souffrance est pourtant tout aussi légitime si ce n’est davantage, car au drame d’ordre privé s’ajoute un drame national: le soldat étant le représentant d’un État, de sa politique, de ses valeurs… La confusion entre une victime et un Héros, la sphère privée et la sphère publique, est, de nos jours, totale. Pire, elle est entretenue par un théâtre médiatique dont le jeu pervers efface le sens des événements, confond les causes et les effets, inverse les valeurs.

 

Cette tendance lourde de nos sociétés de communication individualistes et hédonistes fait le jeu des ennemis de la Démocratie et de ses valeurs profondes. Elle donne aux guerres asymétriques, auxquelles les démocraties occidentales sont aujourd’hui confrontées, une réalité si particulière où la victoire des ennemis de la Démocratie est plus que jamais possible à un prix dérisoire. Un prix qui ferait mentir notre effort de Défense: sa doctrine, son budget, son organisation… car il ne peut y avoir de Défense nationale (et européenne) s’il n’y a de résilience sociétale. Plus qu’une mode, le concept mis au goût du jour par le psychologue/éthologue Boris CYRULNIK devrait se concrétiser rapidement au sein de notre société sous peine de la voir succomber au premier grand choc. La résilience c’est - autrement dit - l’Esprit de défense, et l’on comprendra la lourde responsabilité qui, aujourd’hui, incombe à l’institution scolaire qui a officiellement en charge cette Éducation à l'Esprit de Défense.

 

Dans son éditorial “Déclarations excessives”, Éric DENÉCÉ, Directeur du think tank Cf2R, nous rappelle avec bon sens quelques vérités que la médiatisation de l’affaire des otages du Niger pourrait nous faire perdre de vue. Rappeler les invariants que comporte toute opération de guerre, la lutte contre le terrorisme, les prises d’otages, n’est jamais inutile dans une société où l’accès à l’information se confond trop souvent avec l’idée de sa compréhension équilibrée et mesurée. L’éclairage du chercheur, qui fut par son passé homme de terrain et d’expérience militaire également, ne manquera pas de nous rappeler la réflexion de l’ASAF que nous avons récemment mise en ligne sur la problématique “médias et guerre asymétrique”. Souhaitons qu’en reproduisant sur notre blog de tels propos, nous puissions contribuer à notre tour à la diffusion de ces réflexions essentielles.

 

(1) Dans cette affaire, la France n’a eu que trois soldats blessés, mais il est à rappeler que des gendarmes nigériens sont morts pour avoir tenté de sauver les deux otages. Le jour même de ce drame, le Caporal-chef Hervé GUINAUD était tué en Afghanistan par un IED.

 

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DÉCLARATIONS EXCESSIVES - ÉDITORIAL D'ÉRIC DENÉCÉ DU MARDI 1er FÉVRIER 2011

 

Nous nous associons pleinement à la douleur des familles des deux Français enlevés et tués au Niger par les terroristes d'Al-Qaeda au Maghreb islamique (AQMI). Leur assassinat est un acte barbare et profondément injuste. Rien n'est pire que la perte d'êtres chers. C'est surtout un drame particulièrement cruel à la veille du moment de bonheur qu'aurait du être un mariage.

 

Toutefois, dans ce cas comme dans celui du Thanit, les familles des victimes, relayées par une presse avide de sensationnel et un ancien ministre en mal de médiatisation, reprochent en des termes peu amènes l'intervention décidée par le gouvernement afin de sauver les otages. Si les deux cas sont sensiblement différents - les passagers du Thanit étant délibérément passés outre les recommandations du Quai d'Orsay - les condamnations péremptoires de la décision gouvernementale et de l'action des unités spéciales sont grandement regrettables.

 

La douleur indicible de la perte d'un proche peut certes excuser les débordements verbaux et écrits. Cependant, il convient de réfuter ces déclarations excessives formulées sous le coup de l'émotion. Elles omettent de prendre en considération des facteurs importants.

 

- D'abord, elles sous-estiment le sens de la responsabilité et de l'humain qui sont ceux des autorités en charge de la prise de décision et de la préparation de l'intervention. Nos militaires des forces spéciales sont maris et pères; ce ne sont pas des pistoléros avides d'action à tout prix. Lorsqu'ils déclenchent une opération, c'est parce que celle-ci a été minutieusement préparée et a toutes les chances de réussir; sinon, ils s'abstiennent.

 

- Ensuite, ces hommes, même s'ils ont choisi ce métier, risquent leur vie pour en sauver d'autres en s'exposant à des situations particulièrement dangereuses. D'ailleurs, trois d'entre eux ont été blessés lors de l'action au Mali et nous n'avons pas entendu les familles avoir un mot de remerciement pour ceux qui ont risqué leur vie pour leurs enfants ou amis, ni pour les militaires nigériens qui ont pris en chasse les terroristes au péril de leur vie. Plusieurs ont d'ailleurs trouvé la mort dans cette poursuite.

 

- Enfin, cette action était indispensable car elle était possible: il fallait agir rapidement avant que les terroristes n'emmènent les otages dans des zones inaccessibles à nos moyens de surveillance. Au demeurant, rien ne nous permet de dire que les deux jeunes gens seraient sortis vivants, ou en bonne santé physique et mentale, d'une détention aux mains d'AQMI.

 

Il est grandement regrettable que les déclarations des familles fassent le jeu des terroristes d'AQMI qui écoutent en permanence nos médias. Ils multiplient les communiqués de propagande et de désinformation, à partir des renseignements que leur donne la presse, pour semer la zizanie en France. Prenons garde à ne pas nous faire les alliés inconscients de ceux qui veulent nous nuire.

 

Depuis plusieurs années, à l'occasion des enlèvements qui se multiplient, les familles et les médias condamnent l'action gouvernementale lorsqu'une intervention échoue, lui reprochant d'en avoir trop fait. Elles le critiquent également lorsque les détentions durent en longueur, l'accusant de ne pas en faire assez. Par contre, trop souvent, la part de responsabilité des « kidnappés » dans leur enlèvement est occultée (Irak, Thanit, etc.) et les coûts que génèrent les efforts pour leur libération sont systématiquement passés sous silence. Il convient une nouvelle fois de rappeler que face aux preneurs d'otages, seule la fermeté donne des résultats (1). La négociation, c'est la concession. Lorsqu'un gouvernement paie pour libérer des otages, il ne fait que perdre sa crédibilité et renforcer les moyens des terroristes. Il entretient également leur volonté de poursuivre leurs kidnappings, puisque cela marche et que cela rapporte.

 

C'est pourquoi, il est indispensable de manifester clairement notre détermination à ne pas céder. L'intervention contre les ravisseurs d'Antoine de Léocour et de Vincent Delory était nécessaire et légitime, malgré son issue malheureusement funeste pour nos deux compatriotes; et les terroristes ont été mis en échec. Il est complètement déplacé d'y voir un acte irréfléchi des hautes autorités. Le sacrifice des deux jeunes gens n'a jamais été la volonté du gouvernement dans cette affaire, quoi qu'en disent certains esprits égarés.

 

Afin d'assurer la protection de nos compatriotes installés dans les pays du Sahel, il n'est pas possible de laisser les enlèvements se multiplier sans réagir. Il est devenu essentiel de mettre un terme aux actions d'AQMI, ce que ne sont pas capables de faire, seuls, les Etats de la région. C'est la tâche à laquelle s'attellent, chaque jour, le ministère des Affaires étrangères, la DGSE, le Commandement des opérations spéciales et les unités du renseignement militaire, au Sahel, mais aussi en Afghanistan et en Somalie. Cette mission est d'une grande complexité et n'est malheureusement pas toujours couronnée de succès.

 

L'opération du 8 janvier dernier à échoué à libérer nos otages, mais elle a eu un impact très significatif sur les pays de la région qui ont été dopés par la détermination de la France à combattre les terroristes et se mobilisent davantage dans cette lutte. La récente intervention médiatique d'Ussama Ben Laden contre les autorités françaises est la preuve que notre action, en Afghanistan comme au Sahel, dérange les terroristes.

 

 (1) Voir à ce titre l'interview de Jean-Christophe Ruffin, « Face aux preneurs d'otages, seule la fermeté paie », Le Figaro Magazine, 15 janvier 2011, pp. 36-39.

 

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Enseignant Défense Enseignant Défense - dans Éditorial
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Chris 15/02/2011 17:41



Geneviève est la maman du caporal-chef Thomas Rousselle tué en Afgha le 6/09/2009.



Enseignant Défense 15/02/2011 23:22



Je confirme... Pour plus de précisions, suivre ce lien.



Jean-Pierre Dessalin 06/02/2011 19:23



Geneviève, qui était votre fils?



Chantal 05/02/2011 18:38



Cette article me va droit au coeur.....Il est vrai qu aucun medias n à fait que commentaire au sujet des militaires français qui ont menés cette mission,trois blessés , parmis eux mon
ami.....Aussi je vous remercie pour ces quelques lignes.



Geneviève 05/02/2011 16:51



Merci pour cet article, oui, il y a une grande différence entre ceux qui sont morts au combat, pour sauver des vie et ceux qui vont eux même mettre leur vie en péril, et font par là même risquer
la vie de nos soldats, certains cas passent sous silence, média oblige, vente papier et % d'écoute,mais nos enfants meurt au combat, et que dit-on aux familles, à la mère...." Il est mort pour
son pays, çà ne doit pas être un fait divers..."et pourtant c'est aux militaires qu'on reproche les "prises d'otages"....
Oui le public doit savoir qu'il y a eu des mort pour sauver des otages, et les familles n'ont jamais été remercier....est-ce normal? et bien non, la vie de mon fils valait autant que celles des
touristes assassinées...



Thierry GAUROY 05/02/2011 11:25



Cela fait plaisir de lire les paroles de bon sens de mon camarade Eric DENECE. Il faudrait faie lire cet article à nos chefs militaires envoyés en Afghanistan qui, pour certains, commencent à
souffrir du "syndrome de Stockholm" c'est à dire à avoir une attitude de compréhension à l'égard des musulmans afghans qui demeurent envers et contre tout des alliés des Talibans malgré
l'argent que nous dépensons pour la reconstruction de leur pays. (voir à ce titre l'article de l'aumônier aux armées JULLIEN de POMMEROL dans Valeurs Actuelles)


 



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